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Ère haine ?Pourquoi face au racisme, « nous ne sommes plus dans la même société »

Racisme : « On est beaucoup plus sensibles aux discriminations et plus courageux pour les dénoncer »

Ère haine ?Selon un sondage Ipsos pour le baromètre des discriminations du Cran, 91 % des personnes noires interrogées disent vivre « souvent » ou « de temps en temps » des discriminations liées à leur couleur de peau
Le mouvement Black Lives Matter a connu un écho en France avec l'affaire Adama Traoré.
Le mouvement Black Lives Matter a connu un écho en France avec l'affaire Adama Traoré. - KONRAD K./SIPA / SIPA
Xavier Regnier

Xavier Regnier

L'essentiel

  • Selon un sondage Ipsos pour le baromètre des discriminations du Cran, 91 % des personnes noires interrogées disent vivre « souvent » ou « de temps en temps » des discriminations liées à leur couleur de peau.
  • En 2007 lors d’un précédent baromètre, ce taux n’était que de 56 %. Sans affirmer qu’il y a plus de racisme en France qu’à l’époque, le président du Cran Patrick Lozes dénonce auprès de 20 Minutes une « libération de la parole raciste ».
  • « Nous ne sommes plus dans la même société », pointe surtout le sociologue Michel Wieviorka, pointant à la fois le développement des réseaux sociaux et une « plus grande sensibilité » à la question des discriminations.

91 %. Le chiffre est vertigineux. 91 % des personnes noires interrogées par l’institut de sondage Ispos, à l’origine du baromètre des discriminations présenté par le Cran (Conseil représentatif des associations noires de France) ce mercredi, disent avoir « souvent » ou au moins « de temps en temps » été confronté à des discriminations en raison de leur couleur de peau. « C’est un phénomène scandaleux et massif », dénonce Patrick Lozes, président du Conseil Représentatif des Associations Noires, auprès de 20 Minutes. « Ce n’est pas seulement un baromètre des discriminations, mais aussi un baromètre de l’intégration républicaine, du vivre-ensemble », alerte le militant, qui voit flancher les « valeurs » de la France.

En 2007, le Cran avait déjà publié un outil équivalent, 56 % des personnes noires répondant alors faire face à des discriminations. La haine se serait-elle banalisée ? Au contraire, « on est beaucoup sensible aux discriminations, et on est beaucoup plus courageux pour les dénoncer », analyse le sociologue Michel Wieviorka, directeur de la plateforme internationale sur le racisme et l’antisémitisme. « Difficile de dire qu’il y a plus de racisme », selon lui.

Un racisme « plus discret, plus feutré »

Depuis 2007, « nous ne sommes plus dans la même société ». Et sur la question des discriminations, deux grands phénomènes se dégagent. D’abord, quatre campagnes présidentielles plus tard, l’extrême-droite n’a cessé de progresser. « Mais c’est un RN moins explicitement raciste et antisémite qu’il y a vingt ans, qui a tenté de se dédiaboliser. » Autre tendance, le développement des réseaux, de la parole anonyme et de la haine en ligne. Toutefois, le sociologue estime que « ce qui circule le plus sur les réseaux sociaux n’est pas la haine anti-noir, et il ne faut pas confondre les préjugés avec les discriminations, qui relèvent d’une autre logique ».

Toutefois, Patrick Lozes lit à travers ce baromètre « une libération de la parole raciste ». « Quand un député ose en interrompre un autre en lui disant de retourner en Afrique, quand les joueurs de l’Equipe de France sont pris à partie pour leur couleur de peau quand ils ont raté un tir au but, on doit s’interroger », lance-t-il. Et cette libération « se traduit forcément par une libération des actes discriminatoires », selon lui. Michel Wieviorka observe plutôt « une distance entre les discours et la réalité des comportements ». Le sociologue met en revanche l’accent sur les « discriminations indirectes, institutionnelles », comme dans le monde du travail ou pour louer un appartement.



« Personne n’est explicitement raciste mais le résultat est raciste », énonce-t-il, décrivant un mécanisme « plus discret, plus feutré ». Ainsi, 31 % des interrogés décrivent subir le plus souvent des discriminations au travail. Mais Patrick Lozes veut retenir « de l’espoir » à travers un autre chiffre : « 85 % de la population générale est favorable à ce que la lutte contre les discriminations soit une priorité » des pouvoirs publics, qu’elle appelle à agir.

La douloureuse question des outils

Mais comment faire ? Difficile, comme pour la lutte contre les inégalités femmes-hommes, de mettre en place certains indicateurs. « Personne ne va critiquer la démarche lorsqu’on compte objectivement » selon leur sexe ou qu’on compare leur salaire, soulève Michel Wieviorka. Mais « si on touche à la couleur de peau, on relance le débat sur les statistiques ethniques », sensible en France, où « l’idée de race repose sur des critères objectifs » et peut vite dériver vers un classement, décrypte le sociologue, à l’inverse « du monde anglo-saxon, où la race est une représentation ».


notre dossier sur les discriminations

Or, « si on n’a pas de données, difficile de dire si et où on a des victimes, et de mettre en place des mesures », remarque-t-il. Patrick Lozes a d’autres idées pour remplir la boîte à outils du gouvernement en la matière. Le président du Cran appelle ainsi à « associer » les associations sur le terrain aux actions de l’Etat, en particulier concernant « l’aide aux devoirs » et « l’intégration républicaine ». « Le rôle de la République est de faire des égaux », dit-il en citant Léon Gambetta, estimant aussi « anormal que les travailleurs du service public ne soient pas formés à la lutte contre les discriminations ». Bref, le chantier est ouvert. Et il est immense.

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