L’hiver sans ski : Le filon de « l’or blanc » s’est tari au Mont Serein, sur la face nord du Ventoux

PLANTER DE BÂTON (4/6) « 20 Minutes » lâche son tire-fesses et imagine à quoi pourraient ressembler des hivers sans chausser les skis, à cause du réchauffement climatique et du modèle économique d’un secteur qui ne correspond plus toujours aux envies des Français

Alexandre Vella
La station du Mont Serein, sur la face nord du Ventoux, ici en février 2023, connaît la fin de l'or blanc.
La station du Mont Serein, sur la face nord du Ventoux, ici en février 2023, connaît la fin de l'or blanc. — Alexandre Vella
  • Qui dit vacances de février, dit, pour environ 13 % des Français, vacances au ski et marques de bronzage autour des yeux. Enfin disait. Avec le réchauffement climatique et l’inflation galopante, la pratique du ski alpin pendant les vacances d’hiver court le risque de disparaître peu à peu.
  • Conscient du danger, le secteur, qui revendique un chiffre d’affaires d’1,5 milliard d’euros par an, tente de s’adapter aux attentes des usagers en station et de développer des alternatives au tout ski.
  • Chaque semaine jusqu’à la fin des vacances scolaires pour toutes les zones, « 20 Minutes » s’interroge sur l’avenir du ski alpin en France.
  • Ce lundi, nous vous emmenons au Mont Ventoux, sur la station du Mont Serein, qui, faute de neige, n’a pas encore pu ouvrir ses pistes cette année.

Quelques congères éparses se laissent aller au bord des derniers lacets d’asphalte serpentant vers la station de ski du Mont Serein, située sur la face nord du Ventoux. Nous sommes à 1.400 mètres d’altitude et, à l’ombre, le thermomètre affiche 5,5 degrés en cette mi-février. Il n’est pas loin de midi. Assis sur un muret de pierres sèches, Romain, sa compagne et leurs deux jeunes enfants mangent un cornet de glace au soleil. « On essaye de venir une fois par an, pour les petits », explique ce couple venu d’Alleins, petite commune des Bouches-du-Rhône voisin. L’enneigement ? « C’est triste », concèdent-ils. La couche de neige atteint 3 à 5 centimètres au mieux. « Enfin, pour la luge, ça va. On arrive à s’amuser ». Comme Romain et sa famille, ils sont environ 200 pour ce second jour de vacances scolaire de la zone C à être venus dans cette station atypique.

La neige de poule aux œufs d’or à cerise sur le gâteau

En cet hiver 2022/2023, la piste de luge a bien été la seule à ouvrir, aidée par le seul canon à neige de la station alimenté par un réservoir de 300 mètres cubes. Ses douze kilomètres de pistes et sept téléskis permettant d’accéder au pied du sommet culminant à 1912 mètres n’ont, elles, pas encore vu la pointe d’un bâton de ski. L’hiver dernier, le domaine skiable avait partiellement ouvert neuf jours ; en 2019, ce fut vingt jours, tout rond. « C’est peu dire que nous sommes sur une spirale descendante », acquiesce le dernier loueur de ski de la station. En soixante années passées aux Mont Serein, l’homme sait de quoi il parle. A présent, il ne loue plus que des luges. Sa centaine de skis, snowboards et autres chaussures, prennent la poussière sur les racks. Son dernier confrère a jeté l’éponge l’année dernière.

Ici, « l’évidence du réchauffement climatique » saute à ses yeux, comme à ceux de chacun. Et avec, c’est tout un raisonnement économique qu’il faut repenser et refaçonner. « Nous devons inverser le modèle », introduit Christophe Quierard, le nouveau directeur de la station arrivé de Tignes en septembre 2022. De poule aux œufs d’or, la neige est devenue « cerise sur le gâteau », illustre Céline, directrice adjointe, à la station depuis dix-huit ans. « Pour résumer, les activités déployées de mai à septembre, doivent nous permettre de dégager assez de ressources pour entretenir l’outil industriel », poursuit le nouveau directeur. Par « outil industriel », il entend les sept téléskis de la face nord, les deux de la face sud, deux dameuses, une motoneige et ses cinq salariés en CDI.

Car lorsque neige il y a, les revenus sont aux rendez-vous et il faut se tenir prêt à accueillir jusqu’à 1.500 skieurs venus des départements voisins. « Si nous arrivons à ouvrir dix jours l’entièreté du domaine skiable en pleine saison, nous effectuons autant de recettes que sur toutes les activités hors neige du reste de l’année », détaille-t-il. En novembre 2019, les trois jours d’ouverture, assez tôt dans la saison pour que les mordus de ski de la région y viennent dérouiller leurs carres, avaient produit 14.000 euros de recettes. Les dix jours de Noël 2021 avaient rapporté 24.000 euros. Autant de petits bas de laine - le dernier conséquent remonte à 2015 où la station avait cumulé une cinquantaine de jours d’enneigement - qui doivent leur permettre de tenir le temps de définitivement inverser la vapeur.

Avec quelques idées déjà lancées pour développer les activités de mai à septembre. Deux accrobranches créés il y a deux ans sont venus compléter la piste de luge d’été, inaugurée en 2018. Des attractions qui s’ajoutent au karting de descente existant depuis près de vingt ans et au « bike park » conçu sur la face sud. Tous deux utilisant les téléskis de la station pour remonter karts et vélos, d’où la nécessité de les préserver. A cela s’ajoutent de nouveaux projets : des parcours de randonnées pédagogiques et de stellarium, le Mont Ventoux étant un lieu idéal pour observer les étoiles.

« Notre objectif est de générer 30 % de chiffre d’affaires supplémentaire sur la belle saison et de parvenir à l’équilibre budgétaire pour 2024 », ambitionne Christophe Quierard. Car pour l’heure la station prévoit cette année environ 60.000 euros de pertes d’exploitation. Un trou comblé bon an mal an par un modeste « trésor de guerre » laissé dans les caisses par le syndicat mixte et des subventions de la collectivité locale (la communauté d’agglomération Ventoux comtat venaissin) qui a créé l’an dernier une SPL (Société publique locale) après avoir récupéré la gestion du site. Un temps envisagé, l’équipement de la station en canons en neige alimentés par une bassine de rétention d’eau, n’aura pas lieu. « Serait-ce bien raisonnable écologiquement ? », interroge le directeur.

Le réchauffement climatique de fossoyeur à salvateur ?

Ainsi, la station du Mont Serein s’apprête à tourner un siècle d’histoire. Les prémices du ski s’y sont développées de ce côté du Ventoux dès les années 1920. Les premières remontées mécaniques datent de 1930. Un aménagement fortement poursuivit à l’aube des années 1960 dans cette station qui compte une centaine de lits où loger. Bon marché et familiale, elle profite pleinement de sa localisation géographique. Nichée au cœur de la Provence, à mi-chemin entre Marseille et Montpellier, elle draine un important bassin de population qui peut y venir à la journée. Les communes alentour y envoient alors leurs clubs de ski respectifs s’entraîner sur les deux pistes homologuées par la Fédération française de ski pour le slalom et la descente. Les écoliers de la région découvrent les joies des sports d’hiver dans des classes de neige aujourd’hui rendues désuètes, entre renforcement des normes pour les hébergements collectifs et les difficultés budgétaires des mairies.

La fin de la neige en abondance a parachevé le tout au tournant des années 2010. « Les températures ont tellement changé », souffle Mireille, une habituée venue de Gordes, à une bonne heure de route de là. « En dix-huit ans, j’ai vu le climat changer, revient Céline, employée de la station. Il y a des arbres de plus en plus haut. L’été, on a aussi des cigales, ce qu’on n’avait pas avant », a-t-elle constaté. Car cette station de moyenne montagne présente cette particularité d’être sous influence d’un climat méditerranéen durement exposé au dérèglement, entre réchauffement et baisse des précipitations.

L’élévation générale des températures pourrait toutefois se muer en planche de salut. La direction de la station compte sur les personnes en quête d’air frais lorsque le cagnard assomme la plaine et le bord de mer voisin. « Quand il fait trop chaud en bas l’été, les gens viennent manger ici », observe le propriétaire d’un des trois restaurants de la station. Pour l’heure et en cette saison, il propose encore tous les classiques des menus de montagne, avec raclette, tartiflette et autre reblochonade à la carte. Mais en dessert, ce jour-là, les glaces ont la cote auprès des clients installés en terrasse. De celle-ci sont visibles les Alpes-du-Sud et leurs sommets coiffés de courtes calottes blanches de neige qui sonnent, vu d’ici, comme un écho du passé. Pour combien de temps encore ?