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EDUCATIONPourquoi les blocus de lycées font si peur

Réforme des retraites : Pourquoi les blocus de lycées font si peur

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Chaque année, certains établissements sont bloqués par un petit groupe d’élèves. Et les autorités et les proviseurs craignent toujours des dérapages
Un lycée à Marseille, le 7 février 2023.
Un lycée à Marseille, le 7 février 2023. - Nicolas TUCAT / AFP
Delphine Bancaud

Delphine Bancaud

L'essentiel

  • Mardi, une quinzaine de lycées ont été bloqués dans le cadre de la contestation de la réforme des retraites.
  • Ce type d’action n’est pas rare, notamment dans les lycées urbains, où un petit noyau d’élèves politisés tente de fédérer leurs camarades.
  • Une forme de mobilisation redoutée par les proviseurs, qui craignent pour la sécurité de leurs élèves et de leur personnel. Mais aussi par les gouvernements successifs, qui redoutent les débordements.

EDIT DU 7 mars :

Alors que plusieurs lycées sont bloqués ce mardi, nous republions cet article du 9 février dernier.


« L’idée d’un potentiel blocage de mon lycée me rend malade », déclare un proviseur, sous couvert d’anonymat. Alors que la contestation contre la réforme des retraites fait rage, 24 lycées ont été perturbés en France mardi, avec 14 blocages, selon une source policière. L’organisation la Voix lycéenne, elle, revendique près de 150 lycées bloqués ce même jour.

Ces blocages de lycées, s’ils restent minoritaires au vu du nombre d’établissements (3.750 lycées en France), se produisent régulièrement. Ils sont généralement liés à une actualité : « En 2006 pour rejeter le contrat première embauche (CPE), en 2013 pour protester contre l'expulsion de Leonarda, en 2014 pour s’insurger contre la mort de Rémi Fraisse, en 2016 contre la loi Travail, en 2018 contre la réforme du lycée... », énumère Bruno Bobkiewicz, secrétaire général du Syndicat national des personnels de direction de l’Éducation nationale (SNPDEN).



« Il suffit parfois de 10 élèves pour en bloquer 2.000 »

Des actions qui ont plutôt lieu dans des établissements situés en ville qu’en zone rurale. Le nom de certains lycées revient souvent dans les reportages télé sur les blocus. C'est le cas de Voltaire, Turgot, Racine à Paris, Bréquigny à Rennes, Faidherbe et Fénelon à Lille, François Mauriac à Bordeaux… « Il existe une sorte de mythologie autour des lycées contestataires qui perdure. Ils attirent peut-être des lycéens plus politisés », déclare Robi Morder, politologue et spécialiste des mouvements lycéens.

Ces blocages de lycées sont d’autant moins contrôlables en amont qu’ils n’émanent pas toujours des syndicats lycéens. « Le plus souvent, ce sont une dizaine d’élèves qui tentent de mobiliser les autres par le biais des réseaux sociaux. Ils ne font même pas forcément d’AG avant de se lancer », observe le politologue. « Il suffit parfois de 10 élèves pour en bloquer 2.000 », ajoute Bruno Bobkiewicz.

« On leur rappelle que c’est interdit par la loi »

Lorsqu’ils sont au courant que quelque chose se trame, les proviseurs essayent d’en dissuader les élèves. « On leur rappelle que c’est interdit par la loi et que c’est une entrave à la libre circulation », souligne Bruno Bobkiewicz. Certains chefs d’établissements profèrent même des menaces de sanctions disciplinaires, notamment pour défaut d’assiduité. « On leur donne aussi des espaces de discussion, en leur permettant de faire des AG », explique le proviseur.

Mais si les élèves persistent dans leur projet, les chefs d’établissement préviennent la police : « Cela permet aux forces de l’ordre d’évacuer des objets qui pourraient bloquer l’accès à l’établissement (poubelles, barrières…) », décrit Bruno Bobkiewicz. Le jour J, ils essayent encore de convaincre les élèves de faire marche arrière. « On est sur le trottoir à 7 heures du matin pour dialoguer », explique Bruno Bobkiewicz. Et si le blocus démarre tout de même, les proviseurs veillent aussi à avertir les parents. « Certains tombent des nues et sont très ennuyés. D’autres soutiennent l’initiative de leur enfant. »

Des craintes pour la sécurité des élèves et des personnels

Si les proviseurs mouillent tant leur chemise pour essayer de contrer ces blocus, c’est qu’ils craignent les débordements. « Ils ont peur de d’accident, de la bousculade grave, de l’incendie », constate Robi Morder. D’autant que des éléments extérieurs viennent souvent s’agréger. « Lorsque j’étais proviseur à Saint-Denis, des jeunes extérieurs à l’établissement et cagoulés avaient incendié des poubelles devant et jeté des projectiles en direction des personnels. Ils étaient venus en découdre », se souvient Bruno Bobkiewicz. En 2017, dans un communiqué, le SNPDEN dénonçait les dommages constatés après des blocages : « Des personnels sont régulièrement blessés (une dizaine l’an passé [en 2016], deux déjà en moins d’une semaine), principalement des personnels de direction et quasi exclusivement féminins. »

« Certains chefs d’établissement redoutent aussi que leur responsabilité juridique soit engagée en cas d’accident », observe Robi Morder. Car il y a un flou juridique sur ce qui se passe aux abords du lycée. Mais c’est aussi les retombées sur l’image de l’établissement qu'ils craignent. « Ils ont clairement peur pour leur réputation. Car ils craignent de passer auprès du rectorat pour des chefs d’établissements qui ne savent pas tenir leur lycée », estime le politologue.

Les craintes de l’exécutif

Ils ne sont pas les seuls à redouter les conséquences de ces blocus. « N’importe quel gouvernement sait que si la jeunesse dérape, cela peut être dangereux médiatiquement et politiquement », analyse Bruno Bobkiewicz. « Les autorités craignent toujours que les mouvements sociaux s’agrègent et qu’ils amplifient la mobilisation contre une réforme », ajoute Robi Morder.

Les réactions musclées à certains blocus peuvent aussi laisser des traces. En 2018, la situation avait dégénéré au lycée Arago, à Paris, des lycéens s’étant introduits dans l’établissement. La police était intervenue et des élèves avaient été enfermés dans pendant plusieurs heures dans un bus avant d’être placés en garde à vue. Ce qui avait suscité la colère des parents.

La même année, 150 lycéens avaient été interpellés, filmés agenouillés et mains sur la tête à Mantes-la-Jolie (Yvelines). Et ce après des violences qui avaient eu lieu en marge d’une tentative de blocage d’un lycée. Des images qui avaient créé une polémique politique alors que le sujet des violences policières était au cœur de l’actualité. « L’opposition se saisit souvent de ce genre d’évènements pour taper sur l’exécutif », constate Robi Morder.

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