Toulouse : Face aux critiques, une lecture pour enfants animée par deux drag-queens déprogrammée par la mairie

débat Une campagne virulente a déferlé sur les réseaux sociaux contre cette lecture de contes animée par deux drag-queens toulousaines. Sous la pression, la mairie a décidé de réserver cet atelier aux adultes

Béatrice Colin
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Brandy Snap et Shanna Banana, deux drag-queens toulousaines, lors d'une précédente lecture à des enfants.
Brandy Snap et Shanna Banana, deux drag-queens toulousaines, lors d'une précédente lecture à des enfants. — Shanna Banana
  • Le 18 février, deux drag-queens toulousaines, Shanna Banana et Brandy Snap devaient faire une lecture de contes à destination d’enfants à la médiathèque de Toulouse.
  • Depuis quelques jours, cette lecture est visée par une campagne de dénigrement de mouvements réactionnaires sur les réseaux sociaux, à l’instar de ceux qui ont eu lieu lors de lectures « drag » à Bordeaux et en Bretagne récemment.
  • La mairie a décidé de « réorienter » cette lecture à destination uniquement des adultes, tout en condamnant les propos tenus à l’encontre des deux drag-queens.

Des lectures à destination des enfants, Shanna Banana et Brandy Snap, en ont déjà fait des dizaines ces dernières années. Dans des librairies indépendantes, des associations ou au sein de MJC, devant un public jeune toujours enthousiaste de découvrir « ces fées et princesses à barbe », « des artistes de spectacle, tout simplement, les enfants ne voient pas au-delà de ça », assure Shanna Banana.

Pour la première fois, les deux drag-queens toulousaines devaient se produire à la Médiathèque José-Cabanis le 18 février prochain, dans le cadre du mois « Queer » proposé par les bibliothèques de Toulouse qui voulait ainsi « aller au-delà des clichés et comprendre par ce qui rassemble : le partage et la création ».

Un mouvement d’opposition venu des Etats-Unis

C’était sans compter sur un mouvement né il y a quelques mois aux Etats-Unis et qui déferlent depuis quelques semaines en France. Après celles de Bordeaux en décembre et de Lamballe, dans les Côtes d’Armor le week-end, la lecture « drag » toulousaine a été l’objet de vives attaques sur les réseaux sociaux.



Et dans les rues de la Ville rose, des tracts ont été distribués ces derniers jours par le « mouvement communautaire toulousain Furie Française ». Ces identitaires y dénoncent « l’hypersexualisation, la propagande politique face à des enfants de 3 à 6 ans, le tout payé par vos impôts ». Une campagne virulente relayée par « la Manif pour tous » ou encore un candidat du parti d’Eric Zemmour aux législatives.



Jusqu’à présent, les deux drag-queens toulousaines, qui proposent leur projet de lectures depuis plus de quatre ans, n’avaient jamais eu à faire face à ce genre de polémique. « Mais on se doutait que la vague finirait par arriver en France. Il y a depuis un peu plus d’un an pas mal de mouvements extrémistes qui se soulèvent notamment aux Etats Unis et qui s’en prennent à des artistes drag-queens qui ont des ateliers pédagogiques avec des enfants. Ces personnes-là dénoncent quelque chose qu’elles ne connaissent pas à travers un art qu’elles ne connaissent pas. On le voit bien, puisque les propos tenus sont des propos véhiculés par l’ignorance, et par conséquent par la haine et la peur de la différence », déplore Shanna Banana.

Des sujets de société abordés

Elle rappelle que les livres lus sont ceux que l’on retrouve dans toutes les bibliothèques et qui ont fait l’objet d’une concertation avec des professionnels de la petite enfance lors de l’élaboration de leur projet.

« Le principe même des lectures est de pouvoir mettre en lumière des sujets de société assez divers, qui peuvent atteindre des enfants dès leur plus jeune âge : la monoparentalité, le spectre de l’autisme, la situation de handicap de manière générale, le sexisme, la grossophobie. En aucun cas, on est là en drag-queens pour revendiquer le fait qu’on est drag-queen, que tout le monde devrait être drag-queen. Nos lectures visent à pouvoir parler sans aucune orientation, elles évoquent un panel large de représentations et de différences qui nous touchent de près ou de loin. Les enfants apprécient énormément », assure Shanna Banana qui sait qu’à chaque fois que les drag-queens sont plus visibles « ceux à qui on ne plaît pas vont s’insurger de cette lumière qu’on peut nous donner ».

Avertie de la campagne de dénigrement dont l’atelier faisait l’objet, elle a immédiatement prévenu les organisateurs, notamment pour que la sécurité de cette lecture soit assurée. Mais plutôt que de maintenir la lecture à destination d’un public d’enfants, la mairie de Toulouse a décidé de la « réorienter » pour n’accueillir qu’un public majeur dans « un souci d’apaisement ».

La mairie condamne mais fait marche arrière

« La Bibliothèque de Toulouse a programmé, avec l’Espace Diversités Laïcité, une séquence d’animations afin de mieux comprendre les mutations de notre société. Concernant ce qui est prévu le samedi 18 février, il s’agit d’une lecture qui entend sensibiliser le jeune public à la différence, de manière ludique à partir d’ouvrages ne traitant d’ailleurs pas que des questions de genre. Ce choix de programmation – qui n’a donné lieu à aucun visa ou aval de la part des élus – peut déstabiliser une partie du public. Ce n’est évidemment pas la volonté de la collectivité », indique un communiqué de la mairie.

Parallèlement, le maire de Toulouse Jean-Luc Moudenc demande au ministère de l’Intérieur de dissoudre le mouvement « Furie française » à l’origine des menaces et condamne « fermement toute forme d’extrémisme, de menace ou d’expression discriminatoire envers Shanna Banana et Brandy Snap, qui interviennent dans l’atelier en cause ».

Shanna Banana aurait aimé de son côté « ne pas laisser passer » et ne pas voir « son travail gâché ». « Ces lectures, il n’y a jamais eu l’objectif de les imposer à qui que ce soit. Les gens sont libres de venir avec leurs enfants », rappelle-t-elle. A Lamballe-Armor, malgré les pressions, la mairie a fait le choix de maintenir la lecture. « On savait bien que si on mettait de tels sujets à l’ordre du jour, c’est qu’il y a encore un certain nombre de tabous et de préjugés et ça vient nous conforter sur l’utilité de ce type d’animation », a insisté auprès de France 3 Thierry Gauvrit, adjoint au maire de la commune bretonne.