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InterviewLarrouturou veut la semaine de quatre jours, pas réformer les retraites

Réforme des retraites : « La meilleure solution, c’est la semaine de quatre jours », estime Pierre Larrouturou

InterviewA quelques jours de la présentation de la réforme des retraites par le gouvernement, « 20 Minutes » a rencontré le député européen du mouvement de gauche Nouvelle Donne, qui défend depuis plusieurs années la semaine de quatre jours
Adepte des graphiques pour étayer ses propos, Pierre Larrouturou imagine d'autres solutions pour préserver le système des retraites qu'un allongement du nombre d'années travaillées.
Adepte des graphiques pour étayer ses propos, Pierre Larrouturou imagine d'autres solutions pour préserver le système des retraites qu'un allongement du nombre d'années travaillées. - Juliette AVOT/SIPA / SIPA
Xavier Regnier

Propos recueillis par Xavier Regnier

L'essentiel

  • Le projet gouvernemental de réforme des retraites doit être présenté cette semaine à la presse et aux députés. Plusieurs éléments sont déjà connus, notamment la possibilité de reculer l’âge légal de départ à la retraite à 64 ou 65 ans.
  • Pour le député européen Pierre Larrouturou, ex-candidat à la Primaire populaire, cette réforme « a un énorme problème de justice sociale » et ne prend pas assez en compte l’état de santé moyen des Français à cet âge.
  • Il propose, chiffres et exemples à la clé, de généraliser la semaine à quatre jours, afin de créer massivement des emplois. Une solution qui, selon lui, « faisait la quasi-unanimité en 1995 sous Balladur ».

Si Elisabeth Borne doit présenter la réforme des retraites le 10 janvier à la presse, les membres du gouvernement défendent ses propositions depuis plusieurs semaines déjà, si bien que le débat a largement occupé les fêtes de fin d’année. Au cœur du projet : le report de l’âge légal de départ à la retraite à 64 ou 65 ans, contre 62 actuellement. Une réflexion qui va dans le mauvais sens pour Pierre Larrouturou, député européen et porte-parole de Nouvelle Donne. Pour 20 Minutes, l’ancien du PS et d’EELV détaille sa vision d’un meilleur partage du travail au sein de la société.

Selon l’Insee, 25 % des Français les plus pauvres sont déjà morts à 65 ans, qui est aussi l’espérance de vie en bonne santé en France. La question de l’âge de la retraite est-elle aussi une question de justice sociale ?

Il y a un énorme problème de justice sociale avec cette réforme. Jusqu’à présent, les années entre 60 ou 62 et 65 ans étaient les plus belles années de la retraite. On avait du temps libre, on était en bonne santé et il y avait un revenu correct. C’est pour ça que le gouvernement bouge sur cette question de l’âge, les gens en ont conscience. Ce matin, un de mes collaborateurs me parlait de sa tante qui a pris sa retraite à 64 ans et a développé une maladie dégénérative du cerveau à partir de 65 ans. Ce n’est pas la courbe de l’Insee qu’il avait en tête ! Demander aux gens de travailler plus longtemps c’est inutile, le Conseil d’Orientation des Retraites montre que le déficit est très petit et sera comblé dans quelques années donc il n’y a aucune urgence, et il y a d’autres pistes. Mais c’est un problème de justice sociale car il y a des métiers où les gens sont encore en forme à 62 ou 63 ans, et il y a celles et ceux qui sont déjà usés ou qui n’ont plus de boulot.

Avec cette réforme, que dit-on à ces séniors au chômage justement ?

On leur dit « ça va être des années d’horreur ». Ce qui était leurs plus belles années pour faire des voyages ou voir leurs petits-enfants va devenir des années de galère, ils auront le choix entre une retraite diminuée ou rester au RSA. Elisabeth Borne a dit que d’autres solutions existaient pour arriver à l’équilibre, qu’elle ne souhaitait pas augmenter la durée de cotisation au-delà de 43 ans, il était temps qu’elle s’en rende compte. Le problème, c’est qu’Emmanuel Macron est en train de reculer sur l’une de ses promesses de campagne les plus intéressantes, qui est le minimum vieillesse à 1.200 euros, pour qu’au moins on puisse vivre dignement quel que soit son parcours de vie.

Comment ramener le régime des retraites à l’équilibre autrement qu’en allongeant la durée de cotisation ?

Nos solutions c’est de créer massivement des emplois, avec deux volets : un vrai Pacte climat, qu’on propose avec Jean Jouzel, pour isoler les habitations, développer le renouvelable, etc. On créerait 900.000 emplois. L’autre proposition c’est d’aller vers la semaine de quatre jours. En 1995, sur le rapport de Boissonnat rédigé à la demande de Balladur, qui n’est pas vraiment d’extrême-gauche, il y avait un quasi-consensus pour dire qu’il fallait baisser notre temps de travail de 20 % sur les 20 prochaines années, avec un long calendrier pour former dans tous les secteurs. Il y a déjà 400 entreprises comme Fleury Michon ou Mamie Nova qui sont passées à la semaine de quatre jours, sans baisser les salaires avec l’idée de créer des emplois, et donc d’arrêter de payer les cotisations chômage. On estime qu’avec un mouvement général, on pourrait créer 1,6 million d’emplois. Rien qu’avec ces deux idées, on peut créer 2,5 millions d’emplois, soit autant de personnes qui retrouvent un salaire et qui cotisent pour les caisses de retraite.

Par ailleurs, les études montrent que la France est l’un des pays avec la meilleure productivité horaire en Europe. Faut-il repenser notre conception du temps de travail ?

Les gens qui disent qu’il faut travailler plus ne se rendent pas compte de la métamorphose du travail depuis 30 ans. On vit une révolution car pour produire plus, on a besoin de moins de travail. Aux Etats-Unis, l’ancien ministre de Bill Clinton, Robert Reich a montré qu’en 30 ans, on produit 80 % de plus avec 30 % de travail en moins grâce aux robots et à l’éducation. Ce n’est pas la fin du travail, on a besoin de soignants, d’agriculteurs, mais il y a besoin de moins de travail. Donc soit on laisse 30 % de gens au chômage, or le chômage fait 15.000 morts par an, soit on est capable de se dire qu’on va partager le temps de travail de manière plus agréable. La meilleure solution à la question des retraites, c’est la semaine de quatre jours sans baisse de salaire. Dans le rapport pour Balladur en 1995, tout le monde était d’accord pour dire que ça allait dans le sens historique, or en 2023, le Français à temps complet travaille toujours 38,5 heures par semaine en moyenne. Le plus terrifiant, c’est qu’Emmanuel Macron connaît tous ces chiffres.

Quels seraient les intérêts de passer à la semaine de quatre jours ?

On est dans un moment où il reste un chômage de masse, et en même temps des secteurs ont du mal à recruter, comme dans la restauration parce que les gens ne veulent plus finir à une heure du matin cinq jours par semaine. A quatre jours, c’est plus facile. Ça peut aussi faciliter les accès à la formation. Dans les entreprises qui sont déjà passées à la semaine de quatre jours, l’absentéisme a reculé. En termes de qualité de vie, c’est bon pour l’équilibre et la santé car ça laisse du temps pour faire du sport ou du tourisme par exemple. Quand on a mis en place les congés payés, même Léon Blum avait peur que les ouvriers partent au bord de la mer et ne reviennent pas. Aujourd’hui, le secteur du tourisme est le premier employeur. Et en libérant du temps, on libère aussi l’esprit pour de nouvelles idées. Chez Pasquier, qui est passée à quatre jours au début du mandat de Jacques Chirac, le PDG a par exemple eu l’idée des brioches de poche en allant faire du vélo sur son jour de repos. C’était l’idée la plus rentable de l’histoire de l’entreprise !



D’autres pistes pour réduire le temps de travail sont à l’étude en Europe, comme le congé paternel ou le congé menstruel…

Il n’y a pas une seule solution. Mais la France est un des pays les plus conservateurs. En Espagne, Pedro Sanchez a mis la semaine de quatre jours sur la table et personne ne hurle. Les enquêtes d’opinion montrent d’ailleurs que la semaine de quatre jours est la formule qui fait tilt chez la plupart des salariés, c’est plus concret que les 32 ou 35 heures. Le congé parental est important, mais on s’est rendu compte qu’il y avait un risque que les entreprises recrutent moins de femmes, c’est un enjeu d’équité. Là aussi, la semaine de quatre jours est l’occasion pour hommes et femmes d’un meilleur partage des tâches et d’un engagement dans la vie citoyenne.

Le télétravail est entré massivement et brusquement dans nos vies avec la pandémie. Comment trouver l’équilibre entre travailler depuis son salon et le travail au sein de l’entreprise, notamment en travaillant quatre jours ?

Il y a un équilibre qui est en train de se créer, le Covid a fait bouger le rapport au travail. Ça reste un constituant de notre identité, mais il n’y a pas que le boulot dans la vie, les gens veulent un nouvel équilibre et plus de temps pour eux. En même temps, on s’est rendu compte qu’on pouvait tout à fait être productif depuis chez soi, mais on a toujours besoin de voir nos collègues physiquement. Il faut tâtonner. Parmi les entreprises qui sont passées à quatre jours, au début ça pouvait être un peu le bazar, et assez vite un ou deux jours de présence obligatoire selon les services ont été déterminés. On est moins dans les transports et on met en place tout un tas d’idées pour améliorer le travail collectif, comme des binômes, des réunions plus efficaces…

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