Kanye West, porte-voix de la frange antisémite des « Hébreux noirs »

Le chemin de damas Les dérapages antisémites de l’artiste s’inspirent de la frange extrémiste d’un mouvement américain

D.R.
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Kanye West assiste à un match de basket de la NBA à Los Angeles, le 11 mars 2022.
Kanye West assiste à un match de basket de la NBA à Los Angeles, le 11 mars 2022. — Ashley Landis/AP/SIPA
  • Le rappeur américain Kanye West provoque régulièrement la controverse à cause de ses propos antisémites.
  • Ce vendredi, Twitter a suspendu le compte du rappeur pour « incitation à la violence ». Le réseau social l’avait déjà suspendu il y a quelques semaines après que Kanye West a assuré qu’il allait s’attaquer aux juifs.
  • L’artiste, qui se fait désormais appeler Ye, base en réalité son discours sur celui du mouvement « Black Hebrew Israelites » ou les « Hébreux Noirs ».

« Je ne peux pas être antisémite parce que les noirs sont en réalité juifs. » La déclaration date d’octobre dernier et est signée de Kanye West. Le rappeur américain répondait à la polémique après qu’Adidas a mis fin à leur collaboration. Les dérapages de l’artiste, notamment antisémites, ne se comptent plus. Dernier en date, ce jeudi, quand le rappeur, qui se fait désormais appeler Ye, s’est lancé dans une tirade sur le péché, la pornographie et le diable avant de professer son admiration pour Hitler.

Et, ce vendredi, Twitter a suspendu son compte pour « incitation à la violence », après qu’il a publié une image représentant une croix gammée entrelacée avec une étoile de David. Souvent associées à sa santé mentale - Kanye West a reconnu sa bipolarité –, ces déclarations s’inspirent en réalité du mouvement Black Hebrew Israelites ou des Hébreux Noirs. Fondée à la fin du XIXe siècle par deux prédicateurs Afro-américains, William Saunders Crowdy et Frank Cherry, la doctrine affirme que les vrais descendants biologiques des 12 tribus d’Israël (qui viennent des 12 fils de Jacob) sont en réalité Afro-américains.

« Notre culture nous a été arrachée »

Une rhétorique peu nouvelle pour le rappeur. En effet, courant octobre déjà, Kanye West n’a cessé de répéter son soutien au basketteur américain Kyrie Irving qui avait partagé en octobre dernier le film antisémite Hebrews to Negroes : Wake up Black America. Une œuvre complotiste, basée sur un livre, qui tente de démontrer que les juifs auraient « volé » la religion des noirs, qui seraient les « vrais israélites » et nie la Shoah.

Depuis, Kanye West a souvent fait référence au mouvement des Hébreux noirs dans ses prises de paroles. « Je suis une personne classée comme noire, je me classe comme juive. Je veux prouver que je suis avant tout juif. Faites vos recherches là-dessus. Notre culture nous a été arrachée », a-t-il ainsi affirmé lors de son interview avec Piers Morgan en octobre. « Quand je dis juif, je parle des 12 tribus de Judas, le sang du Christ, c’est la véritable identité du peuple Noir. C’est ce que nous sommes », a-t-il ajouté dans une référence limpide au mouvement Black Hebrew Israelite un peu plus tard.


Mouvements extrémistes et attentats

La pensée des prédicateurs William Saunders Crowdy et Frank Cherry s’est diffusée au fil des décennies, donnant naissance à une kyrielle de différentes chapelles allant des Hébreux noirs ayant immigré en Israël, en passant par ceux qui se disent « judéens » mais pas juifs jusqu’aux mouvements sectaires et profondément antisémites auxquels Kanye West semble se référer.

L’association Southern Poverty Law Center, qui répertorie les activités extrémistes américaines, a classé 144 antennes du mouvement comme des « groupes séparatistes noirs haineux » qui ont notamment des « convictions antisémites ». Parfois, jusqu’au terrorisme. En 2019, deux tireurs sont ainsi entrés dans une épicerie kasher du New Jersey et ont tué trois personnes après avoir abattu un détective qui enquêtait dans la zone. D’après les forces de l’ordre, la fusillade a été motivée par l’antisémitisme et les assaillants - morts lors de l’assaut - ont « exprimé un intérêt » pour l’organisation Black Hebrew Isrealites et notamment le mouvement One West Camp.

« Je suis un Israélite »

Au-delà de la myriade de mouvements qui les composent - et dont certains sont pacifiques, les Black Hebrew ont grandement gagné en popularité dans le rap ces dernières années et l’influence des Hébreux noirs dans la culture hip-hop a été commentée par de nombreux articles américains. Ainsi, en 2017 dans son titre Yah, Kendrick Lamar lançait « I’m a Israelite/Don’t call me black no more » (en français : « Je suis un Israélite, ne m’appelez plus Noir »). Régulièrement qualifié de « nouveau roi du Hip-hop », le rappeur chante aussi « Nous sommes les Israélites d’après la Bible » dans sa chanson Fear.

Dans First day out, le rappeur américain Kodak Black déclare : « I’m a Israelite, my diamonds is real ice » (en français : « Je suis un Israélite, mes diamants sont de la vraie glace »). Parmi les nombreux courants du Black Hebrew se trouve la « génération YouTube » qui « s’empare de la forme la plus extrême et la dissémine sur le Web en la mêlant à diverses théories complotistes », note l’historien Jacob Dorman, interrogé par Libération. C’est d’ailleurs probablement par ce biais-là que Kanye West - et d’autres rappeurs - se sont familiarisés avec ces concepts, estime-t-il.

Retournement de stigmate

Dans plusieurs de ces chansons, Kendrick Lamar évoque le Deutéronome. Dans Yah, évoquée plus haut, le rappeur déclare : « Mon cousin m’a appelé, mon cousin Carl Duckworth, il m’a dit que nous étions tous maudits selon le Deutéronome ». Car l’idéologie des Black Hebrew se base sur une interprétation de la Bible et notamment une association entre l’esclavage israélite en Egypte et la traite des Noirs. Les adeptes voient dans le Deutéronome une prophétie de l’esclavage qui aura cours jusqu’à la fin du XIXe siècle aux Etats-Unis. Les deux prédicateurs Afro-américains qui ont lancé le mouvement étaient d’ailleurs eux-mêmes d’anciens esclaves.

« C’est là que l’idée du Black Israelite est puissante : "Si nous fûmes des esclaves, c’est parce que nous sommes le peuple élu". Soudainement, l’imaginaire biblique de l’Occident est "retourné", pas seulement pour affirmer une humanité noire, mais même une primauté noire », explique Jacob Dorman qui a consacré un livre à ce mouvement. Reste que pour Kanye West, ce retournement de stigmate se transforme en un déversement de haine antisémite. Qui risque de perdurer car l’artiste a suggéré fin novembre qu’il serait candidat à l’élection présidentielle américaine de 2024, de quoi lui permettre de conserver une tribune médiatique.