L’archéologie forensique, nouvelle arme dans les enquêtes criminelles pour rechercher des corps

Experts Depuis quelques années, les enquêteurs font appel à des archéologues, et à leur « lecture du sol », lorsque des fouilles ont lieu pour retrouver un corps. L’un d’eux, Patrice Georges, donne une conférence au Muséum de Toulouse ce jeudi

Béatrice Colin
Un squelette découvert sur une scène de crime (Illustration)
Un squelette découvert sur une scène de crime (Illustration) — M. Maricic / Canva
  • Au cours de ces dernières années, les enquêteurs ont fait de plus en plus appel à des archéologues lors de fouilles menées pour retrouver les corps de victimes.
  • Cette archéologie forensique est en voie de développement et permet, grâce au savoir-faire de ces spécialistes, de pouvoir dire si le sol a été creusé ou pas et s’il est possible qu’une sépulture y ait été creusée.
  • Ce jeudi soir, Patrice Georges, spécialiste en criminalistique et archéologie forensique, donne une conférence au Muséum de Toulouse sur cette activité encore peu connue.

Chercher un corps sur une zone qui s’étend sur plusieurs hectares, cela s’apparente souvent pour les enquêteurs à trouver une aiguille dans une motte de foin. Selon la configuration du terrain, son environnement, les recherches de cadavres peuvent s’avérer difficiles, malgré les indications données par les auteurs du crime comme l’ont démontré celles réalisées dans l’affaire de la petite Estelle Mouzin. Après dix opérations de fouilles, notamment dans le bois d’Issancourt-et-Rumel, désigné par Monique Olivier, l’ex-femme de Michel Fourniret, la dernière campagne menée en octobre dernier s’est révélée infructueuse malgré les moyens techniques inédits déployés.

Sur le terrain, à plusieurs reprises, les experts de la gendarmerie ont fait appel à des archéologues. Comme ce fut le cas aussi en janvier dernier à Cagnac-les-Mines, dans le Tarn, lorsque les pelleteuses se sont activé près d’une ferme pour retrouver le corps de Delphine Jubillar, cette infirmière disparue depuis décembre 2020. Au cours de ces dernières années, de plus en plus souvent, ces Indiana Jones des temps modernes sont appelés sur ces dossiers criminels. « Notre principale tâche est d’apporter une plus value lors de l’utilisation d’un engin mécanique. De lire les traces dans le sol, et d’assurer si on est en présence ou l’absence d’une fosse, de dire si le terrain a été creusé ou pas », explique Patrice Georges-Zimmermann, archéo-anthropologue à l’Inrap qui donne ce jeudi une conférence au Muséum de Toulouse sur son travail en archéologie forensique qui consiste à appliquer leurs techniques dans un cadre judiciaire.

Avant leur arrivée sur places, les spécialistes en identification criminelle commencent à passer au crible la zone grâce à un géoradar ou en faisant appel aux chiens de recherches de restes humains, entraînés à pister l’odeur des corps en décomposition. Mais ces deux méthodes ont leur limite. Le géoradar, parce qu’il arrive parfois que son signal ne se diffuse pas de façon que l’on puisse voir des choses. Quant aux « chiens de cadavres », il faut que le processus de décomposition soit avancé et que le sol ne soit pas argileux, permettant de laisser filtrer les odeurs.

« Etre sur à 100 % de fermer une porte »

En deuxième rideau, les archéologues sont donc appelés en renfort, lorsque les pelleteuses commencent à creuser. Comme sur n’importe quelle fouille qui pourrait avoir lieu sur des vestiges datant de plusieurs milliers d’années, ils vont procéder à un décapage, une opération qui consiste à enlever une couche de terre d’une vingtaine de centimètres dans laquelle il y a l’herbe, les plantes, les racines. « On va aller chercher cette couche de terre géologique qu’on appelle ça le substrat naturel et qui s’est mise en place souvent des centaines voire des milliers d’années auparavant. C’est une couche de sédiments qui n’a jamais connu la présence de l’homme », rappelle Patrice Georges-Zimmermann, expert près la cour d’appel de Toulouse et de la Cour pénale internationale et membre du laboratoire Traces de l’université Jean-Jaurès.


Un archéologue sur le terrain lors de fouilles dans une enquête criminelle.
Un archéologue sur le terrain lors de fouilles dans une enquête criminelle. - PGZ

Et c’est là que son œil aguerri va pouvoir déceler la moindre modification. « Si vous n’avez pas de traces d’anomalies, de creusement, cela veut dire qu’il n’y a pas de corps qui a pu être enterré à cet endroit-là. Nous n’allons pas chercher le squelette en tant que tel, nous allons chercher la trace d’un creusement, qui se lit très bien. Quand vous faites un trou, que vous rebouchez, vous avez une terre qui est beaucoup plus meuble, une terre qui est plus foncée du fait de la décomposition du corps », assure ce spécialiste qui est intervenu par exemple sur l’affaire Amandine Estrabaud, du nom de cette Tarnaise, disparue un jour de juin 2013 à Roquecourbe et dont le corps n’a jamais été retrouvé.


Ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché. Dans ce dossier, comme dans d’autres, Patrice Georges-Zimmermann a préconisé des décapages extensifs. « On prend des carrés de plusieurs centaines de mètres pour s’assurer de l’absence ou de la présence d’un corps lorsque les autres méthodes ont dit : "Pour nous, il n’y a rien". Le plus important c’est d’en être sur à 100 %, de fermer une porte, et pour cela il faut avoir une lecture de ce sédiment, du sol lors de son décapage », poursuit celui qui, en début de semaine était à Alexandrie pour étudier des vases funéraires datant de l’Antiquité.

Car l’archéologie « classique » reste son cœur de métier. Les trois membres de l’Inrap à intervenir dans des dossiers criminels le font très ponctuellement, à la demande des juges d’instruction ou des enquêteurs si ces derniers ont connaissance de ces méthodes qui sont utilisées quasi systématiquement dans les pays anglo-saxons.

Une méthode en plein développement

Aux côtés des médecins légistes et des anthropologues de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale, ils vont pouvoir déterminer comment la fosse a été creusée, avec quels outils. Et en inspectant les ossements de plus près ils pourront avoir une idée de la façon dont les coups ont été portés. Comme cela fut le cas à Atapuerca, en Espagne, lorsqu’une équipe de paléo-anthropologues a pu identifier le « plus vieil homicide du monde », datant de 430.000 ans, et qui en réalité pourrait faire partie de meurtres en série.

Comme dans cette « fosse aux os » de la province de Burgos, les sépultures des victimes de crimes de ce siècle livrent des indications sur ce qui a pu se passer dans la tête du tueur. « On peut mettre en évidence des gestes, comment le criminel s’y est pris pour enterrer le corps. En connaissant l’emplacement, on peut savoir quel a été son cheminement, quel degré de sophistication il a mis dans la disparition du corps, pour le cacher. Cela peut donner des indices. Rien que mettre en évidence les dimensions de la fosse, c’est déjà une information en soi : on voit quel temps il a mis et la façon dont il a fait la fosse, on peut voir les traces des outils utilisés », raconte Patrice Georges-Zimmermann qui intervient sur quelques dossiers chaque année et a déjà participé à la découverte de corps dans des instructions de dossier toujours en cours.

Régulièrement, il intervient lors de formations de magistrats pour leur expliquer en quoi consiste l’archéologie forensique. Mais certains ont déjà pris la pleine mesure de son intérêt, notamment les membres du tout nouveau pôle judiciaire du tribunal de Nanterre dédié aux « cold case », une division travaillant sur les affaires non élucidées.