Des déchets franciliens sèment l’effroi dans un petit village de Normandie

Environnement En bord de Seine, Bardouville est en ébullition depuis l’approbation par la préfecture de Seine-Maritime d’un projet de remblaiement d’une carrière désaffectée par des déchets du BTP francilien

Guillaume Novello
Les déchets seront acheminés de région parisienne jusqu'en Normandie par barge descendant la Seine. Mais c'est après, que ça pose problème.
Les déchets seront acheminés de région parisienne jusqu'en Normandie par barge descendant la Seine. Mais c'est après, que ça pose problème. — Kenzo TRIBOUILLARD/AFP
  • Le 25 avril 2022, la préfecture de Seine-Maritime approuvait la transformation d’une ancienne carrière à Mauny en installation de stockage de déchets inertes [ISDI] en provenance d’Ile-de-France.
  • Or l’accès au site se fait via la commune adjacente de Bardouville. Et si le transport des déchets se fait par barges le long de la Seine, leur transfert se fera par camions et traversera le centre de la commune normande.
  • L’association Les Pieds dans l’eau a sonné la mobilisation contre le projet et attaqué en justice l’arrêté préfectoral d’autorisation. Elle soupçonne également les déchets d’être dangereux pour la santé humaine, malgré les dénégations des autorités préfectorales.

Ça barde à Bardouville ! Cette petite commune de Seine-Maritime est en émoi depuis qu’elle a appris qu’une ancienne carrière avait demandé à accueillir des déchets inertes. « En octobre 2021, on a découvert un panneau fluo devant la carrière de Beaulieu, raconte Nathalie Aubert, la présidente de l’association Les Pieds dans l’eau, créée en 2020 après l’inondation par la Seine du hameau de Beaulieu. C’était une consultation publique pour une installation de stockage de déchets inertes [ISDI] et les prémices de notre combat. »

Car selon la militante, cette ISDI pose plusieurs problèmes. Le premier est lié à la localisation de la carrière, qui a cessé son activité dans les années 1990. Elle est située sur la commune voisine de Mauny mais son entrée se fait via la commune de Bardouville, au niveau du hameau de Beaulieu. « La carrière est à 20-30 mètres des premières habitations de Bardouville alors qu’elle est à plusieurs centaines de mètres des maisons de Mauny, s’insurge Dominique Rousseau le maire de cette dernière. Les riverains sont directement touchés et il y a un arrêt de bus scolaire juste à côté de l’entrée de la carrière mais avec les camions, ça va poser problème. »


Sur cette carte, délimitée en rouge, se trouve la commune de Bardouville avec le hameau de Beaulieu dans sa partie Sud. La carrière de Beaulieu, située sur la commune de Mauny, jouxte le hameau.
Sur cette carte, délimitée en rouge, se trouve la commune de Bardouville avec le hameau de Beaulieu dans sa partie Sud. La carrière de Beaulieu, située sur la commune de Mauny, jouxte le hameau. - Capture d'écran(s)

Car les camions sont l’autre facette du problème liée à la localisation. Selon l’arrêté préfectoral du 25 avril 2022 autorisant l’ISDI sur le site appartenant à la Société environnement et minéraux (SEM), qui n’a pas répondu à nos sollicitations, les déchets franciliens seront « exclusivement acheminés par barge » jusqu’à un quai de déchargement situé sur la commune d’Anneville-Ambourville. Plutôt une bonne chose, puisque ça pollue moins et que c’est relativement silencieux.

« Un camion toutes les deux minutes ! »

En revanche, c’est après que ça se gâte puisque les déchets seront acheminés par camions. Et si la noria de poids lourds évitera le centre habité d’Anneville-Ambourville, elle traversera, et le centre de Bardouville, et le hameau de Beaulieu. « Ce seront 120 camions en moyenne qui traverseront la commune par jour », calcule Nathalie Aubert. « Un camion toutes les deux minutes ! », s’alarme Dominique Rousseau. Pour réduire les nuisances, la préfecture a imposé certaines règles : pas plus de cinq barges par mois, le transit de chaque barge vers la carrière se fera en deux jours sur des horaires restreints et pas de transfert les week-ends et jours fériés.


En pointillé rouge, le trajet des camions de déchets depuis le quai d'Anneville-Ambourville jusqu'à la carrière de Beaulieu, via le centre de Bardouville.
En pointillé rouge, le trajet des camions de déchets depuis le quai d'Anneville-Ambourville jusqu'à la carrière de Beaulieu, via le centre de Bardouville. - Capture d'écran

Et Mauny dans tout ça ? Eh bien, pas un camion. Ce qui a le don de mettre en rogne Dominique Rouseau. « A Mauny, ils ne sont pas du tout impactés mais ils vont toucher 120.000 euros pour accueillir les déchets », s’agace le maire de Bardouville. Celui-ci se défend de courir après l’argent mais il ne comprend pas pourquoi ce sont les plus exposés aux nuisances qui ne sont pas indemnisés.

Des différences de valeurs

L’autre problématique concerne la nature des déchets et est tout aussi controversée. Selon l’arrêté préfectoral, les déchets inertes acceptés sont du béton, des briques, des tuiles et céramiques, des terres et des cailloux, chacun de ces éléments ne devant être ni contaminé, ni dangereux. Mais l’association Les Pieds dans l’eau n’est guère rassurée. « Au hameau de Beaulieu, nous avons tous une démarche environnementale assez poussée et même l’arboriculteur est passé au bio, confie Nathalie Haubert. Mais est-on certains que les déchets entreposés seront non dangereux ? Qui contrôle ? » Son inquiétude est montée d’un cran quand son association a fait analyser des terres franciliennes réceptionnées sur des sites voisins d’Anneville-Ambourville et d’Yville-sur-Seine.

« C’était effarant et effrayant ! Il y avait la présence de métaux lourds bien au-dessus des taux autorisés, notamment de l’arsenic », dénonce la militante. Pour la préfecture, il s’agit de « résultats d’analyses de terres partiels et non définitifs, sur lesquels il est impossible de déployer un raisonnement scientifique ou de prendre des mesures ». Pour appuyer cette critique, les services de l’Etat indiquent que les valeurs relevées par l’association sont « des valeurs de teneur en métaux dans la terre brute, et non des valeurs mesurées après essai de lixiviation ». Or les taux légaux sont fixés après lixivation. Et la lixivation désigne le phénomène de percolation de l’eau à travers les sols. Si ces derniers sont pollués, alors l’eau entraîne une part de ces polluants et c’est, selon la réglementation ce phénomène qui est potentiellement dangereux plus que la présence de polluants en elle-même.

Le Grand Paris Express impliqué ?

L’affaire a pris de l’ampleur quand il a été suspecté que la carrière de Bardouville accueillerait des déblais de la Société du Grand Paris (SGP), en charge de la réalisation du Grand Paris Express. Les deux sites d’Yville et d’Anneville, où Les Pieds dans l’eau ont collecté leur échantillon de terre, ont bien reçu des déblais des chantiers de la SGP mais celle-ci affirme qu’elle « n’a pas été contactée par la SEM pour obtenir l’agrément d’accueil des déblais du Grand Paris Express » et qu’elle n’a donc « pas validé ce site-là ».

Mais chat échaudé craint l’eau froide et Nathalie Haubert reste sur ses gardes. « Quand on est allés voir la préfecture, ils nous ont répondu et je m’en souviendrai toujours : "Est-ce que vous pensez sincèrement qu’on a le temps de lire tous les dossiers à la préfecture ?" Et depuis, on se méfie de tout », assure-t-elle. Et ses soupçons se tournent vers le port de Gennevilliers (Hauts-de-Seine) où sont groupés les déchets du BTP francilien et où « ils sont tous mélangés », accuse-t-elle.

Un « nid à emmerdes »

« Gennevilliers est une plateforme où on va massifier les déblais, explique Thomas Gaudron, responsable de la valorisation des terres excavées à la SGP. Ils arrivent par camions ou petites barges pour être chargés sur des barges de 2.000 tonnes. » Seules les terres aux caractéristiques similaires sont regroupées, le Code de l’environnement interdisant les mélanges. « Mais on conserve la traçabilité de nos déchets grâce à notre outil T-Rex qui identifie sur chaque lot de déblais son origine, par qui il est transporté, combien il pèse au départ et à l’arrivée et son site de réception, détaille le cadre de la SGP. En revanche, on ne contrôle pas ce qui est ajouté à nos lots de terre. »

Pour Nathalie Haubert, même si « la SGP fait certainement ce qu’il faut », le site de Gennevilliers reste un « nid à emmerdes ». En parallèle, l’association a attaqué en juin dernier l’arrêté préfectoral instaurant l’ISDI. « Ils ont raison, appuie le maire de Bardouville, qui mesure les limites de ses pouvoirs de maire. On ne doit pas se laisser faire. »