Marseille : Un ancien McDonald’s des quartiers nord transformé en « fast social food »

RESTAURANT Placé en liquidation judiciaire en 2019, un McDonald’s des quartiers nord de Marseille va renaître de ses cendres pour devenir un fast-food solidaire proposant à sa carte des hamburgers pensés par des chefs étoilés

Mathilde Ceilles
Kamel Guemari avec les burgers de l'Après M
Kamel Guemari avec les burgers de l'Après M — Christophe SIMON / AFP
  • Le 10 décembre sera inauguré à Marseille l’Après M, un fast-food solidaire recrée dans les locaux dans un ancien McDonald’s
  • Le restaurant renaît sous une forme de coopérative, avec des anciens salariés et des personnes en insertion.
  • Les bénéfices générés serviront à fournir des denrées alimentaires aux plus démunis.

Les boîtes de burgers vides siglées « Après M », englouties en un rien de temps, s’entassent sous ses yeux. « Franchement, je suis ému », confie Tony Rodriguez. Pourtant, des burgers, ce Marseillais en a vu défiler des tas, toutes ces années où il travaillait dans ce McDonald’s des quartiers nord. Mais ces burgers-là ont une saveur particulière. Celle de la revanche. En 2019, le tribunal de commerce a signé l’arrêt de mort de ce McDonald’s, implanté dans la cité de Saint-Barthélemy, dans le 14e arrondissement de la cité phocéenne, non loin des points de deal qui gangrènent le quartier. La sentence est claire : liquidation judiciaire. Après des semaines de lutte, pas moins de 77 employés se retrouvent sur le carreau. Dans un secteur déjà sinistré, le deuxième employeur du coin met la clé sous la porte. Dans des cités vidées de tout, ce restaurant qu’on baptisait « la place du village » se dirige vers un destin funeste : disparaître de la carte.

C’était sans compter sur la folie bâtisseuse de certains de ces anciens employés, aidés par des habitants du quartier et d’autres bénévoles marseillais. Depuis des années, ils caressaient un rêve : celui de reprendre leur restaurant et le transformer en un fast-food solidaire. Ou plutôt un « fast social food, parce que le social est au cœur du projet », rectifie Fathi Bouaroua, ex-directeur régional de la Fondation Abbé-Pierre et cheville ouvrière du projet. « On partait perdants, mais on aime rêver, et ce rêve va enfin devenir réalité », se réjouit Kamel Guemari, ancien salarié du McDonald’s, aujourd’hui président de la Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC).

Des burgers ovnis

Le 10 décembre marquera l’inauguration de l’Après M, nom de (re) naissance du fast-food sous forme de coopérative. A la carte de ce restaurant pas comme les autres, dont la genèse a fait le tour du monde jusqu’à se glisser à la une du New York Times, les traditionnels burgers qui ont longtemps hanté ces lieux font leur retour… sous de nouveaux noms. « Le McFish sera appelé Pescadou, s’amuse Fathi Bouaroua. Le BigMac, ça sera le Mouse Costaud. Quand nous avons fait des enquêtes auprès des gens du quartier, ils nous ont dit qu’ils voulaient du McDonald’s. Donc on a décidé de répondre aux attentes en proposant de vendre la gamme classique, car ce lieu est d’abord dédié aux gens du quartier. Mais vous allez avoir une deuxième gamme dite fastronomique, signée par des chefs étoilés. C’est ce qu’on a appelé des burgers ovnis, car ils sont fermés et en forme de soucoupe volante. Fini les burgers qui dégoulinent ! » Le tout pour un prix abordable : 8,60 euros le menu classique (burger + frites + boisson), un euro de plus pour le menu étoilé.

Les tout premiers, en test ces jours-ci avant l’inauguration officielle, sortent de l’imaginaire du chef marseillais triplement étoilé Gérald Passédat et de ses équipes. « Le pain provient d’un jeune habitant du quartier qui a ouvert sa boulangerie au Canet (une cité voisine, N.D.L.R.) , se réjouit Kamel Guemari. Les steaks halal sont fournis par la boucherie d’à côté. » « Les pommes de terre seront fraîches et locales, abonde Fathi Bouaroua. L’idée est d’habituer les gens de nos quartiers aussi à manger bon, pour pas beaucoup plus cher. »

Une entreprise de réinsertion

Avant de servir les premiers burgers, un lifting de la cuisine de l’ancien McDonald’s a été nécessaire. « C’était une cuisine où on ne faisait que de l’assemblage, raconte Sébastien Dugast, second de Gérald Passédat. Il a fallu installer un four, acheter une planche à découper, un cul-de-poule et un fouet pour réaliser la mayonnaise… » Depuis mardi, le chef forme les 33 premiers salariés de ce restaurant agrée entreprise d’insertion. « C’est ici que les gamins du quartier pourront trouver leur premier job, que des jeunes sortant de prison pourront se recaser, que des personnes loin de l’emploi pourront redresser la tête », espère Fathi Bouaroua.

« J’étais une cliente de l’ancien McDo, raconte Akima Aroun, future manageuse du restaurant. Je suis du coin et je venais manger mon petit burger quand j’étais plus jeune. Pour ma mère, c’était un peu la limite après laquelle je ne pouvais pas aller. C’était notre centre-ville à nous. J’ai demandé à travailler ici parce que ce n’est pas que des burgers. C’est beaucoup plus gratifiant que cela, parce qu’on aide des familles en situation de précarité. »

Le restaurant ambitionne en effet de réaliser, dès la première année, un chiffre d’affaires de 1,85 million d’euros pour un excédent de 100.000 euros entièrement réinvesti dans l’achat de denrées alimentaires à destination des plus pauvres. Depuis le premier confinement, chaque lundi, près de l’ancien parking dédié autrefois au drive, une distribution de paniers repas est organisée, jusqu’ici sur la base de dons. Aujourd’hui, encore, 400 foyers dans le besoin se rendent à l’ancien McDonald’s chaque semaine.

Reste à savoir si le modèle est pérenne, car l’équilibre financier est précaire. « Les conditions sont très limites sur le plan économique », concède Fathi Bouaroua, qui déplore de ne pas avoir eu de réponses positives à ses demandes d’aides et de subventions. Pour l’instant locataire du restaurant auprès de la ville de Marseille, dans le cadre d’un bail commercial, L’Après M a au moins trois ans devant lui pour faire du rêve une solide réalité.