Guerre en Ukraine : Pourquoi l’Armée de l’Air déploie-t-elle « une mini-base aérienne » avec quatre Rafale en Lituanie ?

REPORTAGE « 20 Minutes » a suivi la préparation de la nouvelle mission de la BA118 de Mont-de-Marsan, qui déploie quatre Rafale et une centaine de personnels en Lituanie pendant quatre mois

Mickaël Bosredon
Départ d'un des quatre pilotes de la 30e escadre de chasse de Mont-de-Marsan, pour une mission en Lituanie.
Départ d'un des quatre pilotes de la 30e escadre de chasse de Mont-de-Marsan, pour une mission en Lituanie. — Thibaud MORITZ
  • La BA 118 de Mont-de-Marsan déploie pour une durée de quatre mois, quatre avions Rafale et une centaine de personnels à Siaulai en Lituanie, dans le cadre de la mission de police du ciel des états baltes, au profit de l’Otan.
  • La 30e escadre de chasse va profiter de sa présence en Lituanie, pour effectuer aussi des missions opérationnelles sur le flanc est de l’Otan, qu’elle effectue depuis le début de la guerre en Ukraine.
  • L’intensité des missions de la BA 118 vers les pays de l’est, s’est nettement renforcée depuis le 24 février.

Jeudi soir, à quelques heures du départ, les quatre pilotes chargés de convoyer les Rafale entre la base de Mont-de-Marsan (Landes) et celle de Siaulai en Lituanie, se réunissent pour leur dernier gros « brief ». Il s’agit de passer tout en revue une dernière fois, du plan de vol à la météo jusqu’aux données techniques de la piste d’atterrissage.




Le lendemain matin, vendredi, ils n’ont en effet que quelques minutes pour se retrouver avant de s’équiper et rejoindre leurs appareils, rangés sous des hangars à l’autre bout de la gigantesque base aérienne. « Il faudra juste faire un update météo car les prévisions en vent peuvent évoluer, ce qui peut changer pas mal la conso en pétrole » explique le lieutenant-colonel Jonathan, commandant du détachement français qui sera déployé en Lituanie, et un des six pilotes de la 30e escadre de chasse de Mont-de-Marsan envoyés sur place.


Le lieutenant-colonel Jonathan (à droite) durant le briefing des quatre pilotes de chasse.
Le lieutenant-colonel Jonathan (à droite) durant le briefing des quatre pilotes de chasse. - Mickaël Bosredon

Le décollage est annoncé vendredi à 8h30 tapante. Le vol est prévu pour durer trois heures, à une altitude d’environ 13.000 mètres. Chaque avion part avec 5.300 litres de carburant, plus trois « bidons » de 1.250 litres accrochés sous l’appareil. Malgré cela, un ravitaillement est programmé au-dessus de la France, avant de passer en Allemagne, l’autonomie d’un Rafale allant d’1h15 à 2h45 maximum, selon l’altitude et le type de vol.

Une assistance envers les pays de l’Otan

« 20 Minutes » a pu assister aux derniers préparatifs, jeudi et vendredi, de la mission « enhanced Air Policing (eAP) » que la BA 118 de Mont-de-Marsan va effectuer durant quatre mois en Lituanie, du 1er décembre au 31 mars 2023, en relève de la Pologne. L’objectif de cette mission est « d’assurer la protection de l’espace aérien des trois pays baltes, qui font partie à la fois de l’Otan et de l’Union européenne », poursuit le lieutenant-colonel Jonathan. « Cette protection est effectuée dans le cadre de l’assistance mutuelle que les pays de l’Otan se doivent, puisque ce sont des pays qui n’ont pas les mêmes moyens que nous en avions de chasse. »

Les Rafale français effectueront en priorité des missions de « police du ciel ». C’est-à-dire que, armés de missiles air-air de type MICA, ils seront chargés d’assurer l’intégrité de l’espace aérien des trois pays baltes. « Nous serons en alerte tous les jours, 24/24 h, pour être en capacité de décoller rapidement en cas de menace qui arriverait de l’extérieur » annonce le commandant Vincent, pilote et chef des opérations de l’escadron de chasse 3/30 Lorraine, qui fait partie de la 30e escadre de chasse.


Le commandant Vincent, pilote et chef des opérations de l'escadron de chasse 3/30 Lorraine
Le commandant Vincent, pilote et chef des opérations de l'escadron de chasse 3/30 Lorraine - Mickaël Bosredon

Des avions « immédiatement en alerte » dès le 24 février

La mission n’a en soi « rien d’exceptionnel » martèle le colonel Jean-Michel Herpin, commandant de la BA 118. « Cela fait une quinzaine d’années que la France participe à la protection du flanc est de l’Otan », abonde lieutenant-colonel Jonathan. Le contexte géopolitique n’est toutefois plus du tout le même depuis le 24 février et l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes.

L’intensité des missions de la BA 118 vers les pays de l’est, s’est de fait nettement renforcée depuis le début de l’année. « Depuis le 24 février, nous assurons les missions enhanced vigilance activities (eVA), des missions de protection et de surveillance, qui nous ont beaucoup impactés » reconnaît le colonel Jean-Michel Herpin. « Nous avons eu immédiatement des avions en alerte qui sont allés patrouiller sur la frontière est de l’Otan » rappelle le lieutenant-colonel Benjamin, commandant de l’escadron de soutien technique aéronautique (Esta) de la BA 118, et « cela nous a permis de montrer que l’on est capables de se projeter très rapidement » se félicite le commandant de la base.


Concentration maximale pour le capitaine Guillaume, avant de prendre place dans le cockpit du Rafale.
Concentration maximale pour le capitaine Guillaume, avant de prendre place dans le cockpit du Rafale. - Mickaël Bosredon

Le commandant Vincent a participé à la toute première mission de « réassurance » des pays de l’est de la BA 118, dès le 24 février. « Marsan a immédiatement été mise en alerte pour pouvoir partir en moins de six heures et répondre au besoin de réassurance qu’il y avait au-dessus de la Pologne, raconte-t-il. Nous profiterons d’ailleurs de notre présence en Lituanie, pour prendre aussi des créneaux de cette mission au-dessus de la Pologne et de la Roumanie, ce que nous effectuions depuis la France jusqu’ici. »

Les quatre Rafale spécifiquement équipés

La possibilité d’un « incident » dans l’espace aérien de l’Otan, a évidemment été prise en compte. « Mais cela fait partie de notre métier d’anticiper, martèle le lieutenant-colonel Jonathan. Tous nos entraînements, tout au long de l’année, sont précisément faits pour anticiper tout type d’incident. » « Les Russes testaient déjà avant la guerre les permanences opérationnelles aériennes des pays de l’Otan, rappelle le colonel Jean-Michel Herpin. Il est déjà arrivé d’avoir à raccompagner ces avions. Cette mission d’identification et d’accompagnement si besoin, n’est pas quelque chose d’exceptionnel non plus, et nos équipages sont particulièrement bien entraînés pour cela. »


Pour leurs missions les Rafale sont équipés de missiles air-air
Pour leurs missions les Rafale sont équipés de missiles air-air - Mickaël Bosredon

Les quatre Rafale partent spécifiquement équipés pour effectuer de la permanence opérationnelle (PO), avec missiles MICA donc, mais aussi radar, un système d’identification ami ou ennemi (IFF, qui identifie à distance les aéronefs), et un système d’autoprotection de l’avion.


Décollage d'un des quatre Rafale vers la Lituanie, vendredi matin à Mont-de-Marsan
Décollage d'un des quatre Rafale vers la Lituanie, vendredi matin à Mont-de-Marsan - Thibaud MORITZ


« On va se déployer à un endroit où il n’y avait rien pour les Rafale »

Les pilotes de la 30e escadre de chasse arrivés vendredi en Lituanie, ont rejoint sur place un échelon de personnel acheminé dès jeudi en A400M. Parti le 16 novembre par voie ferrée, le « lourd », comprendre 60 tonnes de matériel réparties dans une cinquantaine de conteneurs, est attendu de son côté pour le 5 décembre. A l’arrivée, le dispositif français sera composé de plus d’une centaine d’effectifs, dont environ 80 mécaniciens. « On déploie un mini-escadron, comme une mini-base aérienne », résume le lieutenant-colonel Jonathan.



« On va se déployer à un endroit où il n’y a rien pour les Rafale, explique le commandant de l’escadron de soutien technique aéronautique (Esta), l’escadron qui entretient tous les avions de la BA 118, soit 39 Rafale, cinq Mirage 2000-D, deux alpha jets, et qui compte en tout 800 mécaniciens. Nous sommes allés faire des reconnaissances de site courant octobre, maintenant il faut tout amener sur place pour pouvoir exploiter les avions pendant quatre mois. Car en plus de la mission de police du ciel et des missions opérationnelles sur l’ensemble de la zone, les Rafale effectueront aussi des entraînements avec nos partenaires de l’Otan. » Des exercices avec la Pologne et l’Allemagne sont, entre autres, programmés.