Atteinte à la laïcité : « La diffusion d’une vidéo est en soi une menace », selon le recteur de Toulouse

Laïcité La diffusion d’une vidéo sur les réseaux sociaux d’un échange entre une enseignante et une élève d’un lycée de Montauban à propos de sa tenue vestimentaire, une abaya, a conduit à deux plaintes de la part de la professeure et de l’établissement

Propos recueillis par Béatrice Colin
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Mostafa Fourar, le recteur de l'académie de Toulouse.
Mostafa Fourar, le recteur de l'académie de Toulouse. — Académie Toulouse
  • Avant les vacances de la Toussaint, une enseignante du lycée Bourdelle de Montauban et une élève portant une abaya ont eu un échange filmé sur sa tenue vestimentaire que la jeune fille a filmé et diffusé sur TikTok.
  • Depuis, l’enseignante et le chef d’établissement ont porté plainte pour enregistrement illégal et diffusion sur les réseaux sociaux. La jeune fille a également porté plainte pour propos discriminatoires.
  • Le recteur de l’académie de Toulouse, Mostafa Fourar, a répondu à « 20 Minutes » sur les mesures mises en place dans ce cas précis, et plus généralement lors des signalements d’atteintes à la laïcité.


Avant les vacances de la Toussaint, une enseignante du lycée Antoine-Bourdelle de Montauban a fait une réflexion à l’une de ses élèves sur le port d’une abaya, un vêtement traditionnel. Leur échange à la fin du cours, filmé à l’insu de l’enseignante, a ensuite été diffusé sur TikTok par l’élève qui estimait que les propos de son enseignante étaient humiliants, a expliqué à France Bleu l’avocate de la jeune fille, qui a porté plainte pour propos discriminatoires. Après un dépôt de plaintes et l’ouverture d’une enquête, l’établissement et la professeure se retrouvent aujourd’hui, sans qu’il y ait de menace avérée, sous protection policière. Une situation prise très au sérieux par le recteur de l’académie de Toulouse, Mostafa Fourar, qui a répondu aux questions de 20 Minutes.


Quand avez-vous eu écho de ce qui s’est passé au lycée Bourdelle ?

Le port de l’abaya est un phénomène qui a débuté à la fin de l’année dernière, mais qui a pris de l’ampleur à cette rentrée scolaire. Au lycée Bourdelle, nous avons comptabilisé au total avant les vacances de la Toussaint, une vingtaine d’élèves sur plus de 2.500 qui portaient des abayas.

Toute la difficulté, c’est que le port de l’abaya n’est pas interdit par la loi, sauf si elle est portée avec une intention délibérée de lui donner un sens religieux et donc, une revendication identitaire religieuse. Dès que j’ai été averti de cette montée en puissance, je me suis déplacé physiquement dans l’établissement le 3 octobre pour mesurer l’ampleur du phénomène et j’en ai tiré les conclusions qui s’imposaient, à savoir qu’il fallait mettre en place une procédure.


En quoi consiste cette procédure ?

C’est une procédure académique. Une circulaire vient de sortir du ministère, il fallait qu’avec ce protocole mis en place avec le chef d’établissement, nous nous assurions que les élèves qui la portaient, le faisaient parce que c’est une mode ou parce que, derrière, il y a une approche religieuse. Cette procédure, qui comporte une phase de dialogue avec les élèves et avec leurs familles, a été lancée. Certaines élèves le portaient de manière alternée, certaines fois elles arrivaient en jean, d’autres fois avec l’abaya. En revanche, le chef d’établissement a identifié quatre élèves qui le portaient de manière systématique.

Avant les vacances, la période de dialogue avec les familles s’est achevée, et durant les congés, nous avons signifié aux parents que leurs enfants n’étaient plus admissibles dans l’établissement en portant l’abaya. Sur les quatre jeunes filles, trois ont renoncé à la porter, elles ont compris que la procédure disciplinaire pouvait aboutir à une exclusion. Comme quoi la fermeté peut payer aussi. Une seule jeune fille a revendiqué très clairement le port de l’abaya et a refusé de l’enlever. Nous n’avons pas eu besoin d’aller jusqu’à la procédure d’exclusion puisqu’elle a décidé d’elle-même de démissionner, elle a 17 ans et n’est pas tenue à la scolarisation obligatoire. Elle n’est plus dans l’établissement.

À la suite de la mise en place de cette mesure, il y a eu un apaisement : le dialogue paie avec les familles, la menace de sanction aussi, pour certains. Les choses sont rentrées dans l’ordre. Cette jeune fille a quand même essayé de mobiliser ses camarades en diffusant des tracts appelant ses camarades à manifester le 9 novembre devant l’établissement en portant l’abaya. Cela a été un flop.


Cette jeune fille a diffusé sur les réseaux sociaux sa conversation avec son enseignante. Quelles mesures ont été prises à ce niveau-là ?

Nous avons été avertis de la diffusion de cette vidéo sur les réseaux sociaux. J’ai attiré l’attention du chef d’établissement, je lui ai demandé de rencontrer la professeure et de l’inciter à déposer plainte. Je lui ai accordé la protection fonctionnelle pour l’accompagner dans ces démarches. Le chef d’établissement a pris rendez-vous avec les parents de cette élève pour les informer que le chef d’établissement et la professeure avaient déposé plainte contre X pour enregistrement illégal et diffusion sur les réseaux sociaux.


Vous menez une veille particulière sur les réseaux sociaux ?

L’histoire de l’académie de Toulouse nous a amenés à avoir des gens compétents sur ces sujets et une organisation particulière. Nous avons un pôle civique qui regroupe un certain nombre d’acteurs, en particulier une équipe académique « valeurs de la République ». Dans cette cellule, il y a une veille sur les réseaux sociaux et nous sommes en contact avec la cellule interministérielle sur la radicalisation. On peut avoir des alertes de toutes parts. Sur cette affaire, nous avons fait un travail avec la préfecture du Tarn-et-Garonne qui nous permet d’avoir des informations dans l’environnement de l’établissement.


L’équipe académique « valeurs de la République » s’est rendue sur place la semaine dernière. A quelles fins ?

Comme la jeune fille avait annoncé dans son tract une manifestation, nous n’avons pas pris ça à la légère. Le 9 novembre, une vingtaine de personnes de cette cellule sont intervenues pour rencontrer l’ensemble des élèves de première et de terminale pour travailler avec eux sur la laïcité et les valeurs de la République. Il est très important de faire avec les élèves la démonstration que la laïcité est là pour les protéger.


Que pensez-vous de la plainte déposée par la jeune fille ?

Elle a porté plainte pour propos discriminatoires après avoir diffusé la vidéo sur les réseaux sociaux. Si vraiment elle se sentait discriminée, il y avait d’autres moyens de le faire savoir que de le diffuser sur les réseaux sociaux. Je pense que cette jeune fille n’a pas mesuré la gravité de cette situation, l’enregistrement en soi est illégal, mais surtout sa diffusion sur les réseaux sociaux, est en soi une menace. Il n’y a pas de menace avérée sur la professeure à ma connaissance, mais nous avons pris toutes les précautions nécessaires pour la protéger, ainsi que l’établissement.


Le ministère a fait état de 720 signalements d’atteinte à la laïcité en France en octobre, un chiffre en hausse. Qu’en est-il dans l’académie de Toulouse ?

Toulouse fait partie des six académies de France qui remontent le plus de signalements. Ces ports d’abaya, on les a rencontrés aussi dans d’autres établissements. Sauf qu’à chaque fois, la question a été réglée par les chefs d’établissements sur la base d’un dialogue avec les familles et les élèves. Le seul fait pour lequel nous sommes allés jusqu’à la menace de mettre en place une procédure d’exclusion, c’est celui de Bourdelle, le seul où une élève a démissionné pour se permettre de porter l’abaya, car elle n’acceptait pas de l’enlever pour étudier.


Ces signalements sont-ils en augmentation ?

Par rapport à l’année dernière, oui, ils sont en augmentation, et c’est essentiellement lié au port de l’abaya. Même si certains élèves considèrent, y compris cette jeune fille, que leur intention n’est pas de porter atteinte aux valeurs de la République, mais que c’est leur manière de s’habiller. Certains élèves n’y ont peut-être pas vu un risque, c’est d’ailleurs un habit que l’on trouve dans les magasins de mode, tout dépend du sens qu’on donne à son port.