Prisons : Dora Moutot a tort quand elle affirme que les femmes trans violent en prison

FAKE OFF Un avis du Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), publié en juillet 2021, expliquait les difficiles situations des détenus transgenres

Lina Fourneau
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Les prisons françaises sont surchargées. (illustration)
Les prisons françaises sont surchargées. (illustration) — Richard BOUHET
  • Samedi soir, sur le plateau de Quelle époque ! sur France 2, Dora Moutot a tenu des propos transphobes contre la première maire transgenre de France, Marie Cau.
  • La blogueuse a notamment estimé que les femmes trans étaient dangereuses pour leurs codétenues, car elles pouvaient les violer.
  • Mais la situation des personnes trans en prison est bien plus compliquée que cela, confirme un rapport publié en juillet 2021 par le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL).

La séquence aura hérissé les poils de plus d’un téléspectateur. Sur le plateau de Quelle époque sur France 2, la journaliste Léa Salamé recevait Marie Cau, la première maire transgenre de France. Autour de la table, était également invitée la blogueuse Dora Moutot qui a tenu, à plusieurs reprises, des propos transphobes. En août dernier, elle a notamment co-publié une tribune dans Marianne pour s’opposer à une affiche du Planning familial représentant un homme enceint. « L’idéologie transactiviste est en train de parasiter cette institution [le Planning familial] », dénonçait la tribune. Deux ans plus tôt, Dora Moutot avait également cosigné une tribune intitulée « Trans : suffit-il de s’autoproclamer femme pour pouvoir exiger d’être considéré comme telle ? ». Un texte partagé par le Huffington Post, puis dépublié avant d’être republié par Marianne.

Ce n'est donc pas la première fois que Dora Moutot s’attaque aux personnes transgenres. La fois de trop ? Peut-être. Car au milieu de ses attaques envers la maire transgenre Marie Cau, la blogueuse a tenu des propos qui s’avèrent absolument peu fondés. Selon elle, les femmes trans seraient dangereuses pour les autres femmes notamment dans les prisons. « Ils vont devenir des femmes en prison, administrativement parlant, et ils vont être transférés vers des prisons de femme. On se retrouve avec certains hommes, je suis désolée de le dire, qui violent leurs codétenues. Je ne dis pas que toutes les personnes trans font ça, loin de là. Mais on est obligé de se méfier des personnes à pénis en tant que femme », a-t-elle déclaré sur le plateau.

Après le tollé sur les réseaux sociaux, l’ancienne Femen Marguerite Stern - signataire des mêmes tribunes - a défendu sur Twitter : « Dora Moutot ne fait qu’énoncer des faits. Une simple recherche Google en anglais vous le prouvera. Ça suffit de privilégier le confort et les lubies de ces messieurs et pas la sécurité des femmes ». 20 Minutes revient sur ce gros raccourci pris au sujet des femmes transgenres détenues et accusées de viol en prison.

FAKE OFF

En juillet 2021, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) a publié un avis « relatif à la prise en charge des personnes transgenres dans les lieux de privation de liberté ». Un rapport qui explique tout d’abord qu’en France, il n’existe pas de donnée publique sur le nombre de personnes transgenres enfermées sur décision administrative ou judiciaire. « Des recherches sur la situation des personnes transgenres privées de liberté devraient être financées et diligentées par les pouvoirs publics », recommande le Contrôleur général.

L’avis rappelle également que depuis la loi du 18 novembre 2016 - qui concerne la modernisation de la justice - « la modification de la mention du sexe à l’état civil n’est plus subordonnée à une transition médicale ». Toutefois, le rapport note qu’aucune disposition n’a été apportée pour « la prise en charge des personnes privées de liberté ». « Les modalités de fouille ou d’affectation des personnes dont le sexe d’état civil ne correspond pas au sexe anatomique ne sont à ce jour pas définies par les textes », souligne l’avis qui pointe du doigt « l’incertitude » du cadre juridique pour ces détenus.

Des droits fondamentaux bafoués

Dans son rapport, le Contrôleur général préconise notamment la formation des intervenants au sujet de la transidentité. « Le CGLPL a constaté que le personnel des lieux de privation de liberté se forme généralement comme il le peut, en menant ses propres recherches », remarquent les auteurs. Plus important encore, l’avis note une prise en charge des personnes transgenres allant à l’encontre de leurs droits fondamentaux. Cela passe notamment par « l’affectation dans un quartier ne correspondant pas à leur genre auto-identifié, du mégenrage que cela induit et des nombreuses difficultés qu’elles rencontrent dans le cadre des démarches liées à leur transition, auxquels s’ajoutent parfois des actes ou propos dépréciatifs, voire ouvertement transphobes », écrit le rapport, qui alerte sur ces conséquences sur leur santé mentale pouvant entraîner parfois des suicides.

« Dans leur immense majorité, les personnes transgenres sont incarcérées dans des quartiers qui ne correspondent pas à leur identité de genre », ajoute l'auteur qui remarque que la plupart du temps les personnes transgenres sont placées en quartier d’isolement, afin d’éviter les risques d’agression. Seulement, ce placement « réduit voire supprime leurs possibilités de contacts humains et d’accès au travail, à l’activité physique, à des soins adaptés ». Le rapport conclut en recommandant de ne pas directement placer les détenus transgenres à l’isolement « hormis s’il s’agit d’une mesure brève et de dernier recours répondant à un caractère d’urgence ».

La mauvaise utilisation de fait divers

Alors pourquoi, après la polémique, Marguerite Stern continue en proposant de chercher ces faits sur Google « en anglais » ? Certainement pour prouver qu’il y a déjà eu des cas de viols par des détenus transgenres en prison. En tapant « jail rape trans » [prison viol trans], on retrouve effectivement des affaires survenues aux Etats-Unis par exemple. En avril dernier, le New York Post a publié un article sur une affaire survenue dans la prison de Rikers, dans l’Etat de New York. « Un détenu transgenre de Rikers a violé une détenue alors qu’il se trouvait dans la section des femmes de la prison et a été condamné à sept ans », racontait le journaliste.

Un autre cas a également été relayé en janvier dernier, au Royaume-Uni cette fois. Dans la prison de l’HMP New Hall, une détenue a raconté au média avoir été agressée sexuellement par une de ses codétenues en prison, une femme transgenre. Seulement, comme l’explique le Contrôleur général des lieux de privation de liberté auprès de 20 Minutes, Dora Moutot et Marguerite Stern semblent surtout faire une généralité infondée autour de faits divers survenus dans d’autre pays, sans prendre en compte les problématiques réelles que connaissent les personnes transgenres en prison.