Mouvement #MeToo : « Ce hashtag voulait faire quelque chose par le discours, et ça a échoué… »

INTERVIEW 5 ans après le début du mouvement #MeToo, les mots ont leur importance quand on parle de violences sexistes et sexuelles. Pour en parler, on a rencontré Noémie Trovato, chercheuse en sociolinguistique

Pauline Ferrari
En 2020, l'émergence du mot-clé #Metooinceste après la publication du livre de Camille Kouchner a participé à lever le tabou sur l'inceste.
En 2020, l'émergence du mot-clé #Metooinceste après la publication du livre de Camille Kouchner a participé à lever le tabou sur l'inceste. — Pascal POCHARD-CASABIANCA / AFP
  • Il y a cinq ans, les hashtags #MeToo et #BalanceTonPorc inondaient la toile de témoignages de femmes sur les violences sexistes et sexuelles.
  • Pour la chercheuse en sociolinguistique Noémie Trovato, la fameuse « libération de la parole » n’a pas fonctionné.
  • Cinq ans après le début du mouvement, elle fait un constat amer du backlash concernant les droits des femmes.

C’était il y a cinq ans, et pourtant, c’est comme si c’était hier. En 2017, un hashtag, #MeToo, déferlait sur la toile, créant une onde de choc. Dans le milieu du cinéma d’abord, puis dans la société tout entière. On a parlé de « libération de la parole », les gouvernements ont promis de s’engager sur les violences sexistes et sexuelles, le mot « consentement » s’est démocratisé. En 2019, quand la chercheuse en sociolinguistique Noémie Trovato commence son travail de recherche, elle remarque qu’il y a « très peu d’études universitaires » sur le sujet de l’analyse du discours autour du mouvement #MeToo, alors que les hashtags se multipliaient depuis deux ans.

Pourtant, cinq ans après, on peut constater que pas grand-chose n’a changé, mais que les mots ont toujours du sens. Pour mieux comprendre ce qui se joue avec le pouvoir des mots, et les conséquences de #MeToo sur la société et son langage, nous sommes allés parler avec Noémie Trovato, qui travaille sur les violences sexuelles et les études de genre, et leurs liens avec la linguistique. Après avoir travaillé sur #MeToo, elle travaille actuellement sur le procès Johnny Depp/Amber Heard et les discours masculinistes qui y sont liés.

Pourquoi #MeToo a-t-il explosé en 2017 précisément ? Qu’est-ce qui a permis aux femmes de parler sur les réseaux sociaux ?

On a parlé en linguistique d' « élément discursif par autorisation » : les femmes se sont senties autorisées parce que les premiers à avoir parlé de ça avec l’affaire Weinstein, c’était des journalistes. Ensuite, c’est l’effet boule de neige, l’autorisation emmène l’autorisation, l’envie de parler emmène l’envie de parler. Cette autorisation s’est ajoutée à la conjoncture de l’utilisation des réseaux sociaux, et puis je pense que le féminisme avait bien tapissé le terrain pendant des années, et il y avait déjà eu des mobilisations par hashtag avant, comme #IdidNotReport (« je n’ai pas porté plainte ») en 2012.

Entre #MeToo aux Etats-Unis et #BalanceTonPorc en France, y a-t-il eu des différences, au-delà du changement de langue ?

Le hashtag #BalanceTonPorc est arrivé deux jours avant le #MeToo, et le message de base de Sandra Muller était autour du harcèlement sexuel au travail. Très vite, il y a eu des tweets avec les deux hashtags, et on est passé des témoignages français qui parlaient de harcèlement au travail à des témoignages français qui parlaient de viol, qui étaient corrélés avec #MeToo. Il y a des chercheurs qui ont comparé les deux, et côté #MeToo américain, c’était vraiment le symbole de « raising awareness » (sensibilisation, en français), ça parlait beaucoup d’entraide, d’être ensemble, beaucoup de « We » (nous, en anglais), du côté collectif. Alors qu’en France, le langage était plus cru, beaucoup de « Je ». La différence est là.

On a beaucoup parlé de la « libération de la parole » au moment de #MeToo, est-ce que c’était de ça dont il s’agissait ?

Ça n’a pas libéré la parole, c’est faux. Je me suis rendu compte pendant mes recherches que c’était un sujet qui était là depuis longtemps, que les femmes avaient déjà parlé : il y avait des articles dans les revues féministes, des interviews par-ci par-là, les livres de Flavie Flamant… Mais ça passait à côté. Et dans cette libération au moment de #MeToo, il y a l’idée que ça n’a libéré que la parole de certaines femmes : blanches, blondes, issues du cinéma. Quant aux femmes des classes sociales plus basses, racisées, trans, lesbiennes… Elles n’ont pas pu parler. C’est une toute petite portion qui, à l’époque de MeToo, avait réussi à libérer la parole. La formule a empêché absolument plein de choses, parce que c’est devenu le moment de libération de la parole et rien d’autre. C’était comme une fin en soi : on a libéré la parole, et après ? On fait quoi maintenant ? La formule de #MeToo a aussi cadré le discours, si on ne rentrait pas dans le cadre, notre témoignage ne comptait pas.

Au fil du temps, les hashtags se sont multipliés pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles dans tous les milieux, du #MeTooInceste au #MeTooPolitique…

La multiplication des hashtags, j’ai appelé ça l’échec discursif de MeToo. L’idée, c’est qu’à la base MeToo était performatif, donc ça voulait faire quelque chose par le discours, et ça n’a juste pas réussi, ça a échoué. Pour moi, MeToo, c’est tous ces hashtags ensemble, et en même temps une fragmentation de pleins de petits hashtags pour essayer de traiter les violences sexuelles dans certains espaces, et ça n’a pas marché non plus. Ça n’a pas marché au début, et on se rend compte que même en petit comité sur des sujets plus spécifiques, ça ne marche pas non plus. Quand on a dit que la libération de la parole est faite, et qu’on se retrouve avec des #MeTooPolitique 5 ans plus tard, et qu’on voit que rien ne change, et qu’on tombe sur la tête parce que Patrick Poivre D’Arvor (PPDA) viole une centaine de femmes, non, ça n’a pas fonctionné. Il y a eu à peine une loi sur l’inceste, et une loi sur le harcèlement de rue en cinq ans.

Est-ce qu’il y a quand même eu un changement dans la manière dont on parle des violences sexistes et sexuelles, en cinq ans ? 

Objectivement, on pensait qu’il y aurait un changement de discours : mais quand on regarde les récents #MeTooPolitique et #MeTooMédias, ça fait froid dans le dos, le traitement est terrifiant. Je travaille actuellement sur le procès Johnny Depp/Amber Heard, et rien n’a changé, en tout cas en France. On est revenus à la case départ. Il y a eu une espèce de discours soi-disant politiquement correct qui faisait semblant qu’on avait plus le droit de dire que les femmes mentaient, qu’on était obligés de les croire, et en même temps… La naturalisation du viol est restée, et on l’a vu avec le procès Depp/Heard. Maintenant on laisse les femmes parler et on les silencie après. Pareil avec l’affaire PPDA et toutes les plaintes en diffamation, cela montre très bien que la plainte en diffamation fonctionne, et qu’on a juste déplacé le problème.

Il y a toujours autant de viols, de femmes qui parlent, et personne qui n’est condamné. De plus, ce sont des prises de parole qui attendaient des actions. On sait très bien qu’on ne peut pas tout faire seules. La judiciarisation n’est pas forcément la solution, la justice n’a pas le temps, on le voit bien.

Ces dernières années, on a beaucoup parlé de backlash, de « retour de bâton » concernant les droits des femmes et le traitement des violences sexistes et sexuelles…

Le backlash a été parallèle à #MeToo, il s’est fait en même temps. Il y a une parole masculiniste qui s’est décomplexée sous prétexte qu’on faisait soi-disant une chasse aux sorcières, ou qu’il y aurait beaucoup de faux témoignages. Le backlash est là depuis cinq ans. Aujourd’hui, alors qu’on est face à des affaires très médiatiques de violences sexistes et sexuelles, on voit que même que dans les médias, si on peut taper sur les féministes, on le fait. Par exemple, en France, on ne peut pas combattre le viol, en faire la grande cause du quinquennat et garder Gérald Darmanin au gouvernement, c’est de la dissonance cognitive. C’est triste à dire mais je ne suis pas optimiste, je ne vois pas comment tout pourrait changer alors qu’en cinq ans, rien n’a bougé.

Qu’est-ce que cela représente, #MeToo, cinq ans après ?

Je parle de #MeToo comme un praxonyme, c’est-à-dire un nom propre événement : c’est un mot hyper polyvalent, qui fait référence à la fois à un événement, un hashtag, un phénomène, c’est la libération de la parole, et un moment… Cela peut recouvrir plein de choses. Et du coup, quand on l’utilise, c’est un mot-clé : cela veut dire « libération de la parole » si c’est dans le camp des médias, ça veut dire « les femmes harpies » si c’est dans le camp des masculinistes, et ça ne veut plus rien dire. Les cinq ans de MeToo, c’est comme un point sur une carte. Je considère que ce n’était pas il y a cinq ans, mais que c’est depuis cinq ans et que c’est un mouvement qui est sur le temps long et qui n’est pas fini. Demain, il peut y avoir un nouveau hashtag.