Procès de l’attentat de Nice : « Le traumatisme se fixe comme un kyste »

interview Le chercheur en neuropsychologie Francis Eustache a été cité comme témoin-expert lors du procès de l’attentat de Nice. Il mène un programme de recherche qui étudie la construction et l’évolution de la mémoire des attentats du 13 novembre 2015

Propos recueillis par Fabien Binacchi
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Des photos des victimes de l'attentat du 14-juillet à Nice, sur un mémorial qui leur est consacré
Des photos des victimes de l'attentat du 14-juillet à Nice, sur un mémorial qui leur est consacré — Daniel Cole/AP/SIPA
  • Des scientifiques ont lancé des programmes de recherche qui étudient la construction et l’évolution de la mémoire après des attentats.
  • Le directeur du laboratoire Inserm Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine de Caen Francis Eustache a témoigné au procès de l’attentat de Nice.
  • « Lorsqu’une personne vit un tel traumatisme, tout est bousculé et il n’y a plus que ce traumatisme qui se fixe comme un kyste. Il y a plus d’avant, il n’y a plus d’après. Il y a des intrusions traumatiques qui emprisonnent dans un présent perpétuel, qui empêche aussi d’avoir un futur », explique-t-il.

Depuis plusieurs jours, face à la cour d’assises spéciale de Paris, les victimes de l’attentat du 14-juillet défilent et livres leurs témoignages. Faisant appel à leur mémoire meurtrie, souvent dévastée. Parfois sur le long terme. Un phénomène que des scientifiques, dont Francis Eustache, sont en train d’analyser de très près.

Le directeur du laboratoire Inserm Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine de Caen participe à un programme de recherche qui étudie la construction et l’évolution de la mémoire des attentats du 13 novembre 2015. Lui-même cité comme témoin-expert au procès de l’attaque de la promenade des Anglais, il éclaire 20 Minutes sur ce sujet.

Quel est l’objet de vos recherches ?

Nous avons lancé toute une série d’études sur les attentats du 13 novembre 2015, sur la base de témoignages, d’interviews filmées. Depuis 2016, nous suivons à intervalles réguliers une cohorte de 1.000 personnes qui sont plus ou moins éloignées des sites concernés, en fonction de quatre cercles que nous avons délimités. Il y a des gens qui étaient dans la fosse du Bataclan, sur les terrasses et aux abords du stade de France. D’autres qui se trouvaient dans les quartiers où ça s’est passé. Ensuite, dans la périphérie de ces quartiers. Et enfin, dans des villes de province. Le but, c’est de comprendre comment se construit la mémoire chez des personnes qui étaient plus ou moins proches des attentats et de voir comment elle évolue. Une autre étude mesure l’impact sur le cerveau, sous un angle beaucoup plus médical et neuropsychologique. On s’intéresse notamment aux distorsions de la mémoire créées par ce qu’on appelle le trouble de stress post-traumatique. Nous espérons aller vraiment très loin dans la compréhension des mécanismes physiologiques. Les personnes sont suivies par des psychiatres et bénéficient d’examens en imagerie cérébrale.

Et quels sont les premiers résultats ?

De nouvelles données sont en cours d’analyse mais, en 2020, nous avons publié un premier article dans la revue Science. On y montre les mécanismes cérébraux en cause chez les personnes qui n’arrivent pas à réguler ce qu’on appelle les intrusions, les images qui reviennent de façon intempestive lorsqu’on a développé ce trouble de stress post-traumatique. Et on montre également les mécanismes à l’origine de la résilience, lorsque d’autres personnes qui étaient pourtant situées aux mêmes endroits et qui ont vécu le même traumatisme, sont au contraire préservées. Ce qui nous intéresse, c’est de trouver comment renforcer ces mécanismes de résilience, de déterminer les facteurs qui vont être protecteurs et au contraire ceux qui seront délétères.

Pour les victimes qui restent le plus affectées, quels sont les symptômes ?

Leur mémoire autobiographique, celle qui nous permet de nous raconter, est chamboulée. C’est cette identité narrative qui nous permet de nous décrire, de dire "je suis né à tel endroit, j’ai grandi là, j’ai fait ceci, j’ai fait cela". Avec des anecdotes, des souvenirs personnels, etc. Il y a une ligne du temps et puis des faits qui se placent petit à petit. Lorsqu’une personne vit un tel traumatisme, tout est bousculé et il n’y a plus que ce traumatisme qui se fixe comme un kyste. Il y a plus d’avant, il n’y a plus d’après. Il y a des intrusions traumatiques qui emprisonnent dans un présent perpétuel, qui empêche aussi d’avoir un futur. La réparation prend du temps. Et ça ne se fait pas tout seul. Il faut du soutien des proches, de la famille, des amis, mais aussi du soutien social, du monde du travail, des associations. Et puis de la communauté. Il est très important, lorsqu’il s’agit d’un traumatisme collectif comme ça, que la personne se sente reconnue.

Le procès peut donc aider ?

C’est un moment à la fois attendu et redouté, parce que vraiment redoutable. C’est très long, très dur, tant pour les personnes qui viennent à Paris que pour celles qui suivent les retransmissions, mais ça peut participer à une amélioration. J’ai beaucoup échangé avec des victimes du 13 novembre pendant le procès et au moment du verdict et d’une façon générale, ça a été salvateur. Presque apaisant. On peut l’espérer pour l’attentat de Nice. Avec l’audience, progressivement, la personne peut retrouver sa ligne du temps. Sans oublier évidemment ce qui s’est passé, mais en faisant que cet événement devienne lui aussi un souvenir. Un souvenir d’un événement traumatique majeur avec une place toujours importante, mais plus omniprésente. Pour les personnes endeuillées, ça ne suffira peut-être pas. Il faut souvent beaucoup plus de temps pour que la mémoire puisse s’étendre à nouveau, en direction du futur, avec de nouvelles aspirations. Dans ces cas-là, on voit beaucoup de gens qui changent de métier, de région. Et ça peut être positif. C’est peut-être plus facile de construire quelque chose de nouveau que de vouloir reconstruire quelque chose qui s’appuie sur un passé qui est meurtri.

Vous travaillez également sur la mémoire collective, sur la perception générale que l’on a de ces événements traumatiques, sur l’empreinte qu’ils laissent…

Il y a une dizaine d’autres études en parallèle qui nous donnent notamment des renseignements sur la construction de cette mémoire collective. Et on voit, par exemple, pour les attentats du 13 novembre, comment le Bataclan prend une place considérable alors que d’autres sites touchés se retrouvent à l’arrière-plan. On a beaucoup parlé de « l’attentat du Bataclan ». De fait, des personnes se retrouvent inscrites dans la mémoire collective parce qu’elles étaient dans la salle de spectacle. Et d’autres s’en trouvent exclues parce qu’elles étaient ailleurs. C’est ce que l’on a appelé la double peine. Ces personnes ont été traumatisées, ont souffert, et en plus elles ne sont pas reconnues par la société. Parce que la mémoire fonctionne un petit peu à l’économie.

Et cela peut être dommageable pour les victimes ?

La manière dont on parle de ces attentats, qui sont des événements publics, historiques, comment ils sont commémorés au sens large du terme, relève une certaine importante. Elle participe aux mécanismes de reconstruction.

En quoi l’attentat de Nice marque-t-il différemment les mémoires que ceux du 13 novembre ?

En novembre 2015, on a eu affaire à plusieurs sites, à beaucoup de morts et beaucoup de victimes que l’on a considérées comme étant presque représentatives de la population française. L’attentat de Nice est peut-être plus compliqué à se représenter. La mémoire va retenir surtout certaines choses car plus une émotion est forte et plus elle va créer de souvenirs. Il y a déjà le fait qu’il y avait des familles et donc des enfants sur la promenade des Anglais. C’est tellement violent, presque impensable, que le traumatisme est majeur. La mémoire va également retenir que c’est un objet du quotidien qui a été à l’œuvre. Des camions, on en voit tous les jours et cela entraîne certainement des phénomènes un peu paradoxaux. C’est encore plus impressionnant qu’une arme de guerre. Ça s’est aussi passé dans un endroit qui a été rattaché à d’autres images, qui est associé à des représentations positives.
 Quelle trace ça laisse pour les locaux et pour ceux qui sont plus éloignés de Nice ? Il serait intéressant de le comprendre également.