Entre viols, esclavagisme et torture, plongée dans « l’enfer du décor » de l’industrie porno

HORREUR Le rapport des sénatrices compile de nombreux témoignages d’une très grande violence

D.R.
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L’industrie pornographique « génère des violences systémiques envers les femmes de façon générale », d'après le rapport de quatre sénatrices.
L’industrie pornographique « génère des violences systémiques envers les femmes de façon générale », d'après le rapport de quatre sénatrices. — Canva
  • Quatre sénatrices ont dévoilé ce mercredi un long rapport sur l’industrie du porno et ses nombreuses dérives.
  • Outre diverses recommandations, ces travaux dressent un état des lieux glaçant sur un milieu ou les violences envers les femmes sont « systémiques ».

« L’enfer du décor » est un rapport de 140 pages qui a pris plus de six mois de travail aux quatre sénatrices qui s’y sont attelées. Derrière ces chiffres et leurs recommandations se cachent des trajectoires de vie brisées et des témoignages tragiques.

L’industrie pornographique « génère des violences systémiques envers les femmes de façon générale », affirme sans ambages le rapport. Sur les écrans des consommateurs comme sur les plateaux de tournages, les actrices du X sont transformées en « proie », en « robot », en « esclaves »… 20 Minutes vous résume cette plongée dans « l’enfer » du porno industriel.

De « l’esclavage moderne »

Acteurs et actrices, sociologues et associations auditionnés décrivent aux sénatrices une massification de la pornographie qui touche à l’esclavagisme. « La pornographie, c’est de l’esclavage moderne », lance ainsi Nadia, dont le témoignage avait été publié initialement dans la revue Prostitution et société en 2016. Robin d’Angelo, qui a publié le livre Judy, Lola, Sofia et moi après une enquête dans le milieu, l’affirme : « Beaucoup d’actrices dites professionnelles vivent dans des situations de précarité totale. » Une analyse partagée par la journaliste Marie Maurisse. « Des femmes très précaires, en grande difficulté économique et sociale, étaient présentes sans savoir ce qu’elles faisaient là, sans savoir comment elles avaient atterri là, parce qu’elles avaient besoin d’argent. Elles faisaient ça pour quelques dizaines d’euros. Elles sont abusées, bien qu’elles aient techniquement donné leur accord », explique-t-elle dans le rapport.

« Ils savaient que j’avais des soucis d’argent et que dans mon environnement, c’était compliqué, et que j’avais des difficultés (…) j’étais la proie idéale », souffle une ancienne actrice X, plaignante dans l’affaire French Bukkake. Le rapport des sénatrices rapporte une multitude de cas où le consentement des femmes est extorqué et les actrices forcées de consentir à des pratiques de plus en plus brutales, voire dangereuses.

« Aucune règle, aucun contrôle »

Car la sécurité des femmes qui la font vivre n’est pas au cœur des priorités de l’industrie du porno. En dehors de l’âge de l’actrice, dont on scrute la carte d’identité afin d’éviter de tomber dans la pédopornographie, « il n’y avait absolument aucune règle, aucun contrôle, pas même concernant le port du préservatif », dénonce Marie Maurisse, qui a enquêté sur le secteur. Les femmes sont poussées à « faire un maximum de choses devant la caméra » et les rémunérations étant très faibles « une actrice qui refusait certaines pratiques - la sodomie par exemple - est aujourd’hui poussée à les accepter », souligne la journaliste.

Au-delà de l’aspect financier, certaines jeunes femmes se retrouvent sur les plateaux sans savoir exactement ce qui les attend. « Elle se retrouve à faire des tas de choses qu’elle ne souhaitait pas faire, dont elle n’était pas informée, y compris des scènes assez violentes », raconte Marie Maurisse, qui dénonce l’ « eldorado » des tournages de films en Europe de l’Est, où « tout se fait sous le radar ».

Les violences sont « la règle, pas l’exception »

Dans le milieu de la pornographie, les violences ne sont donc pas rares. Sandrine Goldschmidt, chargée de communication au Mouvement du Nid (une association abolitionniste), assure qu’elles sont « la règle, pas l’exception (…). Il s’agit de violences sexuelles commanditées ». Le porno « gonzo », qui a recours à des gros plans et de petits budgets, s’est démocratisé au fil des ans. La sociologue américaine Gail Dines, elle, étudie l’industrie du porno depuis déjà deux décennies. « Néanmoins, dit-elle, la vitesse à laquelle le porno hardcore et cruel en est devenu à dominer Internet m’a stupéfié. Au fil des ans, j’ai vu les images devenir de plus en plus hardcore, mais elles étaient encore loin de la brutalité du gonzo désormais banal ».

Le rapport fait état de deux études ayant analysé les vidéos les plus populaires. « 90 % des scènes contenaient des actes de violences », rapporte les sénatrices. Interrogée en janvier 2022, la porte-parole de l’association abolitionniste Les Effronté.e.s dénonce de « véritables actes de torture, de violence inouïe, dans une recherche de déshumanisation, pas du tout de liberté sexuelle comme le prétendent les défenseurs de cette industrie ». Robin d’Angelo a, lui aussi, remarqué une « forme de normalisation de la violence, assez marquante et assez forte ».

L’érotisation du viol

Et l’influence de l’industrie sur les violences faites aux femmes dépasse largement le cadre des tournages. Les producteurs « scénarisent » le viol et « érotisent la violence sexuelle », note le rapport. Sur les sites, le vocabulaire du viol est employé pour de nombreuses rubriques « avec des mots-clés sans ambivalence : surprise anale, surprise fuck, prise par surprise, faciale non voulue… », énumère Claire Charlès, porte-parole de l’association Les Effronté.e.s. D’autres catégories liées à des crimes existent, comme kidnapping ou séquestration. Nadia, ancienne actrice porno, se souvient avoir été « vraiment humiliée » lors des tournages. « On prend des coups très violents, on se fait cracher dessus, tirer par les cheveux (…). Le X, c’est des viols à répétition, c’est inhumain », affirme-t-elle.

« Aucune d’entre nous n’était consentante. Nous étions consentantes à avoir de l’argent, mais pas à ce qui nous est arrivé », explique l’une des victimes du dossier French Bukkake, qui a donné lieu à plusieurs mises en examen. « L’aliénation des victimes débute souvent par un premier viol, qualifié de "viol de soumission" », note le rapport. Une victime relate : « le premier viol, avec tous les stratagèmes, a fait de moi un robot qui ne fait qu’obéir à des hommes qui m’ont lobotomisée, a banalisé ces actes ». « Déshumanisées » voire « torturées », certaines actrices racontent être « sorties de leur corps », une dissociation courante en cas de viol. Une autre femme explique avoir été forcée de manger la nourriture des chiens du producteur.

Longtemps ignorées, les dérives de l’industrie du X attirent enfin l’attention. Et via ce rapport amer, les sénatrices espèrent mobiliser sur des violences sexuelles qui restent dans l’ombre tout en s’affichant librement sur nos écrans.