Coupe du Monde au Qatar : Non, la comparaison avec la construction du quartier de La Défense n’est pas légitime

Fake Off Sur les chantiers de La Défense, dans les années 1960, des ouvriers ont bien été contaminés à l’amiante. Mais la comparaison n’est pas vraiment la bienvenue

Lina Fourneau
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Le quartier d'affaires de Paris La Défense.
Le quartier d'affaires de Paris La Défense. — XFRANCOLON/SIPA
  • En dépit de multiples scandales de non-respect des droits humains et environnementaux, la Coupe du Monde au Qatar arrive dans un peu moins de deux mois et scinde les amateurs de football en deux : certains qui la suivront, et ceux qui la boycotteront.
  • Pour l’économiste Vincent Chaudel, le Qatar ne serait pas le seul pays à être responsable de nombreux décès d’ouvriers sur ses constructions. La France serait ainsi aussi responsable, notamment lors du chantier du quartier de La Défense, à Paris.
  • Il utilise notamment les décès liés à l’amiante pour comparer la problématique, ce qui n’a pas de légitimité. « 20 Minutes » vous explique pourquoi.

La Coupe du monde de football au Qatar - qui aura lieu du 20 novembre au 18 décembre - approche, et avec son arrivée le débat s’intensifie sur la légitimité d’y participer, mais aussi de la regarder. Boycottera ou boycottera pas : la question déchire les supporteurs français, qui verraient bien une troisième étoile s’accrocher à leur maillot… mais pas dans ces conditions. Outre le désastre écologique déjà démontré avec les stades climatisés, Amnesty International dénonce la violation des droits humains de milliers de travailleurs migrants qui auraient été maltraités et exploités. Selon le journal britannique The Guardian, plus de 6.500 ouvriers seraient morts sur les chantiers.

Mais certains s’opposent farouchement au boycott. C’est notamment le cas de l’économiste Vincent Chaudel, visible sur de nombreux plateaux ces derniers jours pour défendre la tenue de l’événement. Sur RTL, mardi, le spécialiste du marketing sportif répondait aux questions d’Yves Calvi et a choisi une comparaison des plus hasardeuses pour justifier les constructions au Qatar. Selon lui, la France est tout aussi « imparfaite » sur quelques dossiers historiques. « Le quartier de la Défense a été construit avec beaucoup d’immigrés et avec de l’amiante qui coûtera, à horizon 2050 en France, entre 50.000 et 100.000 morts », a-t-il choisi comme exemple.


En face, l’activiste Camille Etienne ne cache pas son désarroi : « Mais donc l’Histoire excuse le présent ? », questionne-t-elle. Certainement pas. Mais chez 20 Minutes, nous nous interrogerons surtout sur la légitimité de cette comparaison.

FAKE OFF

Commençons d’abord par une petite histoire du quartier de La Défense, situé dans les Hauts-de-Seine, à cheval entre les communes de Nanterre, Puteaux, Courbevoie et La Garenne-Colombes. Avec l’industrialisation, au début du XXe siècle, naît l’idée de créer un quartier d’affaires au milieu de Paris, mais le projet doit attendre les années 1960 et la création du CNIT, le Centre national des industries et des techniques, et la naissance de l’EPAD, l’Etablissement public d’aménagement de la région de La Défense. Suivent plusieurs constructions majeures comme la tour Nobel, en 1966, ou la Tour Fiat, en 1974.

Comme l’indique Vincent Chaudel, de l’amiante a bien été utilisé dans la construction des tours. Dans les années 1960, ce matériau, reconnu alors pour ses capacités d’isolation thermique et acoustique, n’est pas encore interdit. « Lorsqu’on a construit les tours de La Défense, il y avait de l’amiante partout… des maisons individuelles préfabriquées jusqu’aux tours de bureau. A ce moment-là, nous ne connaissions pas sa dangerosité. Lorsque ça a été démontré, le secteur du bâtiment a continué pendant des années à utiliser de l’amiante, surtout en France », explique l’architecte Pierre Chabard, coauteur de l’ouvrage La Défense : idées, acteurs, projets.

« Une bombe à retardement »

Après plusieurs alertes mettant en garde des risques de l’amiante sur la santé, notamment des maladies respiratoires et des cancers, le matériau ne sera seulement interdit qu’en 1997. Certains secteurs sont particulièrement concernés par les contaminations, comme le BTP. « Les ouvriers du bâtiment qui ont manipulé ces matériaux pendant des décennies ont été exposés en premier chef. C’est une bombe à retardement en termes de santé publique », soutient Pierre Chabard.

Cette semaine, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), a notamment annoncé que l’amiante provoquait entre 150 et 170 cancers du larynx et de l’ovaire chaque année en France. « De ce point de vue là, Vincent Chaudel a raison. Mais ce n’est pas seulement à La Défense », souligne l’architecte.

En effet, en France, l’amiante a été pendant de nombreuses années un problème, mais à l’échelle nationale. Il l’est certainement encore aujourd’hui. « En réalité, La Défense était à l’image de toute la France du point de vue de la construction, même s’il y a effectivement une concentration d’investissements sur ce site », compare Pierre Chabard.

Un problème aussi français ?

Sur le plateau de RTL, Vincent Chaudel fait également un deuxième parallèle entre les constructions au Qatar pour la Coupe du monde et les chantiers de La Défense : la question des travailleurs immigrés. La problématique existe aussi en France, on ne peut pas le nier. Le sociologue Nicolas Jounin, auteur de Chantier interdit au public, y avait consacré une enquête en 2008. En immersion dans une entreprise de BTP en tant qu’ouvrier, il avait découvert de nombreuses faces cachées du secteur de la construction, notamment le recours massif à une main-d’œuvre étrangère. Plus récemment, la question des travailleurs sans-papiers exploités s’est également posée pour les Jeux olympiques de 2024, organisés à Paris.

Toujours est-il que décider de boycotter la Coupe du monde au Qatar n’indique en aucun cas qu’on estime que la France est un pays irréprochable. L’Hexagone a bien évidemment ses torts, ce n’est pas la question. La comparaison de Vincent Chaudel n’a pas lieu d’être et tendrait même à minimiser les actions du Qatar à l’encontre des droits humains.