Crise énergétique : Pourquoi Ecowatt est un levier clé pour éviter les coupures cet hiver ?

ENERGIE Ce mercredi, RTE, a publié ses perspectives sur les tensions à venir sur le système électrique cet hiver, annoncé comme très tendu. Pour éviter les coupures, le gestionnaire du réseau électrique français mise notamment sur les alertes rouges Ecowatt. Explications

Fabrice Pouliquen
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Un employé de RTE (Réseau de Transport d'Electricité) travaille à la rénovation des lignes à très haute tension autour d'Arèches-Beaufort, sur le chemin du Cormet de Roselend, le 6 septembre 2022
Un employé de RTE (Réseau de Transport d'Electricité) travaille à la rénovation des lignes à très haute tension autour d'Arèches-Beaufort, sur le chemin du Cormet de Roselend, le 6 septembre 2022 — JEFF PACHOUD / AFP
  • La crise du gaz et l’indisponibilité d’un bon nombre de réacteurs nucléaires en France font craindre un hiver particulièrement tendu pour le système électrique français.
  • S’il écarte le risque de « black-out », RTE n’exclut pas pour autant celui de coupures, ceci dans les trois scénarios sur lesquels l’entreprise a planché.
  • Toutefois, ce risque est « maîtrisable », à condition de maîtriser nos consommations d’électricité. Pour y parvenir, RTE mise notamment sur les alertes rouges Ecowatt, pour alerter les Français des pics de tensions et les inviter à modifier leurs consommations.

La date choisie par RTE, le gestionnaire du réseau électrique français, pour livrer ses perspectives sur le réseau électrique français pour l’hiver à venir, témoigne déjà de la situation exceptionnelle dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. « D’habitude nous prenons la parole mi-novembre, rappelle Xavier Piechaczyk, président du directoire de RTE. La situation exigeait de le faire ce mercredi, ne serait-ce parce que la période de risque n’est pas réduite cette fois-ci à cet hiver, mais commence dès octobre. Et les mois de novembre et décembre vont être aussi risqués que janvier, ce qui est inédit. »



Un risque de tension « maîtrisable »

Pour autant, même si le risque de tension est « accru » cette année, RTE insiste pour le dire « maîtrisable ». « En aucun cas, la France ne court un risque de "black-out" », c’est-à-dire « la perte de contrôle totale du système électrique », assure RTE.

Certes, il y a encore beaucoup d’incertitudes en cette mi-septembre. Sur l’approvisionnement en gaz, la situation énergétique dans les pays européens voisins, le redémarrage des réacteurs nucléaires aujourd’hui arrêtés, l’effet qu’aura aussi le plan sobriété que prépare le gouvernement sur la demande en énergie. Sans oublier la météo, « qui joue un rôle très important sur nos besoins en électricité et nos capacités à en produire, suivant que l’hiver soit doux ou au contraire très froid ».

Trois scénarios sur la table

Dans ce contexte, RTE a travaillé sur trois scénarios. Du plus optimiste au plus dégradé marqué par une pénurie gazière européenne et une production nucléaire qui reste faible. Entre les deux, il y a le scénario intermédiaire, qui table sur une disponibilité du nucléaire de 45 gigawatts (GW) en hiver [ce qui suppose la remise en service de la majorité des réacteurs aujourd’hui à l’arrêt], une consommation d’électricité stable et des échanges d’électricité entre pays européens qui continuent de fonctionner correctement. « C’est le scénario le plus probable, tout en restant prudent, glisse Xavier Piechaczyk. Il se base sur une perspective assez haute de consommation d’énergie par les Français et sur une remise en service des réacteurs nucléaires qu’on peut espérer plus rapide. »

Dans ce scénario, si l’hiver est chaud, « vous n’entendrez pas parler de nous », reprend Xavier Piechaczyk. De même, « si les conditions météo ne s’écartent pas trop des normales de saison, le risque de déséquilibre [entre l’offre et la demande d’électricité] est faible », poursuit-il. Reste le cas de figure d’un hiver froid, voire très froid. RTE se prépare dans ce cas précis à des recours possibles aux moyens de sauvegarde de l’électricité. Ces leviers sont au nombre de quatre. Le plus extrême, en ultime recours, est celui du délestage, soit des coupures organisées et temporaires (deux heures par foyers) et tournantes. Avant d’en arriver là, RTE peut jouer sur la baisse de tension de 5 % sur les réseaux de distribution d’électricité, ce qui fait automatiquement baisser la consommation, ou encore sur l’interruptibilité, qui revient à couper momentanément la consommation de grands sites industriels français très énergivores volontaires pour. Seize de ces sites sont aujourd’hui sous contrat avec RTE.

Ecowatt pour ne pas aller jusqu’aux coupures

Il reste un autre levier encore sur lequel mise beaucoup RTE à l’approche de cet hiver, le premier même qui sera actionné en cas de déséquilibre sur le système électrique. C’est Ecowatt, dispositif parfois qualifié de Météo de l’énergie et qui permet d’alerter les Français, les entreprises et les collectivités des tensions à venir sur le réseau électrique. Avec l’espoir qu’ils adaptent leurs consommations en conséquence. Il s’agit notamment de baisser ou reporter la consommation de chauffage, d’éclairage ou de cuisson, notamment lors des pics de consommation, le matin entre 8h et 13h et le soir entre 18h et 20h.  L’outil existe déjà depuis 2012 en Bretagne et en Provence-Alpes-Côtes-d’Azur (PACA) et compte environ 100.000 abonnés. Il a été mis en place en 2012 dans ces deux régions, qualifiées de péninsules électriques, car leur production propre d’électricité est très inférieure à leur consommation.

Depuis 2020, ce système d’alerte est national et a des effets positifs non négligeables sur l’équilibre offre-demande d’électricité. En avril dernier, la diffusion d’une alerte « orange » Ecowatt avait permis d’économiser 800 mégawatts (MW) à la pointe de consommation. RTE entend renforcer davantage cet outil à l’approche de l’hiver en lançant l’alerte rouge Ecowatt. « Ce niveau correspond à la situation où le système électrique se retrouve dans une situation très tendue, explique Jean-Paul Roubin, directeur exécutif clients, marchés et exploitation. Autrement dit, les coupures sont inévitables si nous ne baissons pas notre consommation. »

Une météo de l’énergie pour pousser les Français aux écogestes

L’enjeu est de taille. Ces coupures peuvent être évitées en baissant la consommation nationale de 1 à 5 % dans la majorité des cas, et jusqu’à 15 % dans les situations météorologiques les plus extrêmes, évalue RTE. Dans son scénario central et en cas d’hiver très froid, le gestionnaire du réseau électrique se prépare à émettre trois à six alertes Ecowatt Rouge. On serait plus entre 20 et 28 activations dans le scénario dégradé, toujours dans le cas d’un hiver très froid.
Mais pour que l’outil soit efficace, faut-il encore qu’il soit connu des Français. « Des accords ont déjà été conclus avec les fournisseurs d’électricité pour qu’ils relaient les alertes à leurs clients et nous sommes en discussions avec de nombreux médias pour qu’ils les diffusent également, notamment à l’occasion des bulletins météo », indique Xavier Piechaczyk.

S’il mise beaucoup sur Ecowatt, RTE n’appelle pas pour autant les Français a attendre ces alertes pour chercher à réduire leurs consommations d’électricité. « Tout ce que nous pouvons gagner sur notre consommation régulière d’énergie est bon à prendre », insiste Xavier Piechaczyk. Un appel donc à la sobriété sur lequel le gouvernement prépare un plan qui devrait être présenté dans les prochaines semaines.

Même combat sur le gaz ?

RTE, le gestionnaire du réseau électrique français, n’était pas le seul à présenter ce mercredi ces prévisions sur l’hiver à venir. GRT GAZ et Terega, leurs équivalents sur le gaz, ont fait de même sur cette énergie au cœur des tensions en Europe.

Pour passer l’hiver, la France pourra s’appuyer sur ces stocks de gaz, déjà remplis à 94 % et qui devraient être plein d’ici cet hiver, précise Thierry Trouvé, directeur général de GRT Gaz. Face au tarissement des flux venant de Russie, elle a aussi réorganisé ses approvisionnements, en pariant sur une augmentation des importations de gaz naturel liquéfié (GNL) et de gaz gazeux venant d’Algérie, du Qatar, d’Égypte, de différents pays d’Afrique, d’Espagne, et d’Amérique.

Le scénario de référence sur lequel ont travaillé GRT Gaz et Terega, avec un hiver moyen sans pointe de froid marquée, montre un système équilibré, sans déficit de gaz. « Mais il y a peu de marge de manœuvre, notamment les jours de consommations les plus élevées », ajoute GRT Gaz. En revanche, dans des cas d’hiver très froid, le déficit hivernal peut atteindre 16 TWh, ce qui représente 5 % de la consommation hivernale.

Dans tous les cas, la France doit commencer à économiser « dès maintenant », appelle Thierry Trouvé. GRT Gaz a aussi sous la main une panoplie devant permettre d’éviter tout black-out non contrôlé. En premier lieu, un dispositif d’économie volontaire de gaz, équivalent à celui dit EcoWatt dans l’électricité. Il sera mis en œuvre « courant octobre », annonce Thierry Trouvé.