Décrochage scolaire : « Bien souvent, les jeunes n’ont pas choisi de quitter l’école, ils y ont été contraints », explique Rachid Zerrouki

INTERVIEW Rachid Zerrouki, professeur de collège en Segpa (Section d’enseignement général et professionnel adapté, destiné aux élèves en difficulté), revient sur les clichés qui courent sur les jeunes ayant quitté le système scolaire

Propos recueillis par Delphine Bancaud
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Rachid Zerrouki, auteur et enseignant.
Rachid Zerrouki, auteur et enseignant. — PGeoffroy Mathieu Opale/Editions Laffont
  • En France 80.000 jeunes abandonnent chaque année l’école sans qualification.
  • Dans Les Décrochés*, qui sort ce jeudi en librairie, Rachid Zerrouki, alias « Rachid l’instit » sur Twitter, tente de comprendre les raisons qui les ont poussés à partir.
  • 20 Minutes a interrogé l’auteur pour mieux cerner ce phénomène et lister des pistes qui permettraient de lutter contre.

Les décrocheurs, « ceux qui quittent les bancs de l’école bien trop tôt », Rachid Zerrouki, alias « Rachid l’instit » sur Twitter, les nomme Les Décrochés*. Dans son ouvrage qui paraît ce jeudi, il dresse une galerie de portraits de jeunes qui ont rompu avec le système scolaire. Une manière de démontrer que le décrochage scolaire est multifactoriel.

Rachid Zerrouki,professeur de collège en Segpa (Section d’enseignement général et professionnel adapté, destiné aux élèves en difficulté), décrit aussi la stigmatisation subie par ces 80.000 jeunes décrocheurs. Pour 20 Minutes, il explique comment le regard de la société pourrait changer sur eux et suggère des mesures pour mieux les accompagner.

Vous préférez le terme « décrochés » au mot « décrocheurs ». Est-ce pour souligner que ces jeunes subissent leur échec scolaire ?

Oui, car à force de parler avec des jeunes qui ont quitté l’école, j’ai constaté qu’ils pâtissaient d’une situation qu’ils n’avaient pas voulue. L’idée n’est pas de les absoudre de toute responsabilité dans cette rupture avec l’Education nationale, mais de montrer les faits de vie qui les ont amenés à quitter l’institution. Cela peut être le harcèlement scolaire, la phobie scolaire, un drame familial… Bien souvent, ils n’ont pas choisi de quitter l’école, ils y ont été contraints.

Votre ouvrage montre bien que c’est l’accumulation de difficultés scolaires, sociales et personnelles qui conduit au décrochage… Ce qui n’est pas toujours évoqué lorsqu’on évoque les « décrochés ». Les a-t-on trop souvent caricaturés ?

Absolument. On nous dresse souvent le portrait d’une jeunesse qui ne veut plus faire d’efforts. C’est un cliché qui ne prend pas en compte la complexité du phénomène.

Vous décrivez le processus qui conduit au décrochage : les copies blanches, les mots dans le carnet, les bulletins alarmants, les absences, les problèmes de comportements, les conseils de discipline… Comment expliquez-vous qu’avec toutes ces alertes, le système scolaire ne parvienne pas à aider les jeunes avant qu’il soit trop tard ?

Si un élève ne se présente pas dans son établissement plusieurs jours d’affilée et ne justifie pas ses absences, la cellule de détection du décrochage scolaire de son rectorat est alertée. Mais dans la plupart des cas, l’élève a des absences perlées, ce qui rend moins détectable son éloignement progressif. Il faudrait aussi embaucher davantage de psychologues scolaires, afin que la prévention du décrochage soit plus efficace.

Les classes surchargées dans le secondaire rendent-elles impossible l’individualisation de la pédagogie et la prise en compte de ces élèves en grande difficulté ?

Les effectifs énormes dans le secondaire sont en effet un obstacle à la lutte contre le décrochage. Je défends l’idée de l’empathie dans l’enseignement. Or, elle est rendue quasi impossible dans des classes de 30 à 35 élèves. Cela ne permet pas aux enseignants d’assurer un accompagnement de qualité pour les élèves les plus en difficulté.

« Redonner confiance, c’est le cœur de mon métier », écrivez-vous. Mais comment y parvenez-vous avec vos élèves de Segpa pour éviter qu’ils ne renoncent à leurs études ?

Ils ont connu beaucoup d’échecs, et je lutte contre l’impuissance qui en est induite. Mais pour cela, il ne faut pas demander l’impossible à ces élèves. Il faut commencer par leur donner des exercices simples, pour les mettre en situation de réussite. Et ensuite aller plus loin avec eux, trouver des projets qui les passionnent. C’est la meilleure voie pour renforcer leur confiance en eux.

Certains de vos témoignages montrent que les parents de décrocheurs sont souvent culpabilisés. On les accuse d’avoir été trop laxistes. Comment vivent-ils cette double peine ?

Penser que les parents sont pleinement responsables de ce que vivent leur enfant est trop simpliste. Comme la mère de Yassine, un enfant qui souffre de trouble déficitaire de l’attention à prédominance hyperactive-impulsive (TDAH). Elle essuie les critiques d’une enseignante alors qu’elle se démène pour trouver des solutions pour son fils. La plupart des parents d’élèves qui sont en rupture avec l’école vivent dans leur chair cette situation. Il faut que l’Education nationale les soutienne beaucoup plus.

Les portaits que vous dressez montrent ce que sont devenus certains décrocheurs. Sont-ils condamnés à des jobs précaires et mal payés ?

Non, mais statistiquement, ils partent avec un handicap dans le monde du travail. Xavier Niel est un entrepreneur autodidacte qui a une carrière florissante, mais c’est un cas rare. D’où l’importance de pouvoir former et qualifier ceux qui ont quitté l’école, même plusieurs années après.

« L’image que l’on a de soi adolescent est persistante », écrivez-vous. Ceux qui ont quitté l’école précocement ont-ils forcément une mauvaise opinion d’eux-mêmes ?

Les jugements qu’on a eus de soi pendant l’adolescence ont forcément une incidence à l’âge adulte. Les paroles blessantes des enseignants, qui n’ont pas toujours pesé leurs mots, laissent des traces des années plus tard. 

Plusieurs plans de lutte contre le décrochage ont été mis en œuvre par les précédents ministres de l’Education. Ont-ils porté leurs fruits ?

Des efforts ont été faits car on est passé de 107.000 décrochés en 2015 à 80.000 aujourd’hui. Notamment parce que l’on a facilité l’accès au DNB (Diplôme national du brevet), qui repose depuis 2017 sur l’évaluation du socle commun et sur cinq épreuves.

Faut-il développer les dispositifs de remédiation, comme les écoles de la seconde chance ?

Oui, ainsi que les microcollèges ou lycées qui permettent de retisser le lien entre l’élève et l’école. Mais la France manque de moyens pour cela. On pourrait aussi missionner des profs dédiés à la remédiation dans les collèges et lycées. Car l’ambition de ne laisser aucun élève sur le carreau n’est pas irréaliste, mais à notre portée.

* Les Décrochés, Rachid Zerrouki, éd. Robert Laffont, 19,50 euros.