« Kohlantess » à la prison de Fresnes : Théâtre, sport, méditation animale... Quelles activités sont proposées aux détenus ?

INCARCERATION Depuis la loi pénitentiaire de 2009, les détenus doivent pratiquer au moins une des activités proposées par la prison où ils se trouvent, mais dans les faits, ils sont peu nombreux

Manon Aublanc
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La prison de Fresnes (Val-de-Marne).
La prison de Fresnes (Val-de-Marne). — Thibault Camus/AP/SIPA
  • L’organisation d’un jeu entre détenus, surveillants à la prison de Fresnes et jeunes de la ville, baptisé « Kohlantess », en référence au jeu télévisé Koh-Lanta, a provoqué l’indignation de plusieurs personnalités de droite et d’extrême droite vendredi.
  • Dénonçant des « images choquantes », le ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti, a annoncé samedi sur Twitter avoir « ordonné une enquête » administrative.
  • Pourtant, de nombreuses activités sont proposées aux détenus dans les prisons françaises. Elles sont même devenues obligatoires depuis l’adoption de la loi pénitentiaire en 2009.

Face à la levée de boucliers de la droite et de l’extrême droite après la diffusion de « Kohlantess », le jeu inspiré de Koh-Lanta dans la prison de Fresnes (Val-de-Marne), le producteur a reconnu un « acte controversé »​, assurant que « le but n’était pas de choquer ».

Si des personnes détenues pour de courtes peines « sont réduites à manger, dormir, manger, dormir avec éventuellement une heure de sport, elles seront en marge de la société en sortant », a estimé Enzo Angelo Santo. Pourtant, dans la réalité, pour favoriser la réinsertion, des activités sont belles et bien organisées dans toutes les prisons françaises, et elles sont même obligatoires.

Une obligation légale

Comme le stipule l’article 27 de la loi pénitentiaire de 2009, « toute personne condamnée est tenue d’exercer au moins l’une des activités qui lui est proposée par le chef d’établissement et le directeur du service pénitentiaire d’insertion et de probation dès lors qu’elle a pour finalité la réinsertion de l’intéressé et est adaptée à son âge, à ses capacités, à son handicap et à sa personnalité ». Selon le Code de la procédure pénale, ça peut être des activités « d’enseignement, de formation, de travail et socioculturelles et sportives ou de détente ».

Si la majorité des prisons proposent des cours de sport « encadré par des professeurs de l’administration pénitentiaire, un peu comme les cours d’EPS en milieu scolaire », d’autres sont plus surprenants, « comme la boxe, le yoga, ou l’escrime », explique Wilfried Fonck, secrétaire national de l’UFAP UNSa Justice, qui ajoute qu’il y a aussi des sports en dehors de la prison, comme de l’équitation, du VTT, de l’escalade. Côté culture, certains établissements organisent des cours de théâtre, avec un intervenant extérieur, des ateliers d’écriture, de la méditation animale, la venue d’un orchestre, et parfois même, des sorties extérieures au musée « pour découvrir un peintre, une exposition ou un musée tout court, car certains n’en ont jamais vu de leur vie », ajoute le syndicaliste.

Et ces activités ne sont pas nouvelles, elles ont toujours existé, rappelle Dominique Simonnot, la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté. « C’est le charme de la France. Tant que les choses ne se savent pas, tout va bien, dès que ça se sait, ça pète. Il n’y a jamais eu de problème sur d’autres activités. Là, on voit des détenus qui s’amusent, on crie immédiatement au scandale », regrette-t-elle.

Une heure d’activité par jour en moyenne

Si la loi prévoit un droit aux activités pour les détenus, « elle ne fixe aucune durée et aucune limite », explique Matthieu Quinquis, président France de l’Observatoire international des prisons (OIP), « c’est au bon vouloir de l’administration pénitentiaire ». Selon le ministère de la Justice, les personnes détenues bénéficieraient en moyenne de 3h40 d’activités par jour en semaine et de 24 minutes le week-end. « En réalité, on est plus sur une heure d’activité par jour, en intégrant la promenade, c’est-à-dire quasiment rien. La majorité des détenus sont enfermés 22 heures sur 24 », déplore-t-il.

« Dans les faits, ils sont finalement très peu à faire ces activités car l’administration n’est pas en mesure de proposer des activités à l’ensemble de la population carcérale », complète Wilfried Fonck. Parmi l’ensemble des activités proposées aux détenus, c’est le sport qui est le plus pratiqué, devant la formation, la scolarisation et le travail, explique l’OIP dans son rapport.

Et pour cause, c’est ce qui coûte le moins cher : « Un cours de foot, ça nécessite un ballon et on peut le proposer à une vingtaine de détenus. Ça coûte moins cher qu’une formation de cuisinier, une sortie au musée ou une activité poterie », explique Matthieu Quinquis. Car, comme souvent, tout est une question de budget. « Celui de l’administration pénitentiaire, c’est trois milliards d’euros par an. Ça peut paraître beaucoup, mais il faut financer les prisons, les détenus et les salaires du personnel. Il ne reste plus grand-chose pour les activités », estime Wilfried Fonck. « On est obligés de refuser des formations ou de l’enseignement à des détenus faute de budget », ajoute-t-il.

La surpopulation carcérale en cause

D’autant plus que tous les détenus ne sont pas « éligibles » à ces activités, soit parce qu’ils ne sont pas intéressés, soit parce qu’ils n’ont pas le profil en raison de leur dangerosité ou de leur mise à l’isolement. « Le fait qu’un détenu puisse participer à une activité, c’est laissé au libre arbitre du chef d’établissement et au service de probation », détaille Wilfried Fonck, qui précise que le choix se fait en fonction du parcours carcéral du détenu, de son comportement en détention avec les agents et ses codétenus et du temps de peine déjà effectuée.

Si les détenus sont en réalité très peu nombreux à pratiquer régulièrement des activités, c’est aussi parce que les prisons sont surpeuplées. En décembre 2021, le taux d’occupation des établissements pénitentiaires atteignait 135,8 %, selon les chiffres du dernier rapport de la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté. « Le nombre de surveillants, la taille des salles, de la cour de promenade, tout est calculé en fonction du nombre de détenus théoriques. Forcément, dans les faits, il n’y a pas assez d’agents et de places pour les activités. Tout est sous dimensionné », déplore Dominique Simonnot.

« On parle d’un karting dans la cour de promenade de Fresnes, alors que le vrai scandale, il se situe dans les cellules de la prison, dans le manque d’activité. Le scandale, c’est d’avoir des punaises de lit, des cafards dans sa cellule, de se retenir de manger pour ne pas aller aux toilettes devant ses codétenus, de ne pas aller en promenade pour faire ses besoins tranquilles, c’est ça le vrai scandale », estime-t-elle.