Les corbeaux célèbres :  En Bourgogne, l'escroc faisait chanter les propriétaires de grands crus

CROA CROA (4/5) Leurs lettres menaçantes sont guettées avec angoisse par des familles brisées par le deuil ou rongées par l’attente. Intimes supposés ou affabulateurs patentés, les corbeaux ne mettent jamais longtemps à se manifester dans les affaires judiciaires qui patinent, sans jamais qu’on les identifie, parfois. Dans ce quatrième épisode, retour sur l’affaire du maître chanteur du domaine de la Romanée-Conti

Thibaut Chevillard
— 
Le domaine de la Romanée-Conti, en octobre 2017
Le domaine de la Romanée-Conti, en octobre 2017 — ERIC FEFERBERG / AFP
  • La rédaction de « 20 Minutes » vous accompagne durant l’été sur la piste des corbeaux célèbres qui ont empoisonné la vie des enquêteurs et des familles dans des affaires souvent insolubles.
  • Dans le quatrième épisode de notre série, nous revenons sur l’affaire du corbeau du domaine de la Romanée-Conti.
  • En 2010, un homme avait réclamé un million d’euros aux gérants du grand cru de Bourgogne et les avait menacés d’empoisonner les vignes en cas de refus.
  • Le maître chanteur, Jacques Soltys, avait été arrêté par la police judiciaire. Il s’était suicidé avant son procès.

Aubert de Villaine a d’abord pensé qu’il s’agissait d’une plaisanterie de mauvais goût. Cogérant depuis 1974 de la Romanée-Conti, l’un des plus prestigieux domaines viticoles du monde, cet homme de 69 ans découvre, début janvier 2010, avec étonnement, le contenu de l'enveloppe qui avait été envoyée par La Poste au siège du domaine. L’entrée de cette sobre bâtisse monacale n’est signalée que par des lettres minuscules sur l’interphone d’une grille anonyme, face à l’église de Vosne-Romanée, en Côte d'Or, et à l’intersection de la rue du Temps perdu.

Sur une feuille de papier, glissée dans l’enveloppe, se trouve le plan détaillé du domaine : chaque pied de vigne y est indiqué. Il est accompagné d’une lettre, signée par un certain « Martin », qui menace les gérants de s’en prendre à leurs précieuses vignes. Quelques jours plus tard, le corbeau leur adresse une nouvelle missive contenant ses instructions : il ne réclame pas moins d’un million d’euros. En cas de refus, il empoisonnera tous les ceps de vigne de la parcelle. Cette fois, c’est du sérieux. En guise d’avertissement, l’auteur signale s’être déjà attaqué à deux pieds. Après vérification, ils ont bien été percés. Du liquide, probablement du désherbant, a ensuite été injecté à l’intérieur.

Un piège tendu par la PJ

Aubert de Villaine ne peut plus ignorer la gravité du chantage qui lui est fait. A-t-il affaire à une bande organisée ? Et quand bien même ce fameux Martin ne serait-il qu’un plaisantin, la réputation du célèbre cru pourrait être atteinte. Que se passerait-il si le bruit courait que les vignes, qui produisent le raisin avec lequel sont fabriquées certaines des bouteilles de vin les plus chères du monde, étaient empoisonnées ? L’image du joyau bourguignon pourrait en prendre un coup, et les retombées économiques seraient catastrophiques. Chaque année, 6.000 bouteilles du divin nectar sont produites sur cette parcelle de moins de deux hectares. Elles sont ensuite vendues dans le monde entier, parfois plusieurs milliers d'euros.

Aubert de Villaine, co-gérant depuis 1974 de la Romanée-Conti, en janvier 2018 dans la cave du domaine
Aubert de Villaine, co-gérant depuis 1974 de la Romanée-Conti, en janvier 2018 dans la cave du domaine - ERIC FEFERBERG / AFP

Décision est donc prise de ne pas céder au chantage du corbeau qui a laissé une adresse postale pour communiquer avec lui. Aubert de Villaine préfère alerter les autorités. « Cette affaire a été prise au sérieux dans la mesure où cette menace était très précise et très argumentée. A cet égard, j’ai souvenir d’avoir personnellement saisi la direction régionale de la police judiciaire pour traiter cette affaire », se rappelle Eric Lallement, qui était à l’époque procureur de la République de Dijon.

En parallèle, pour gagner du temps, il répond au maître chanteur que l’autorisation de l’Assemblée générale du domaine est nécessaire pour réunir le million exigé. Pendant quelques semaines, les investigations piétinent. Finalement, les enquêteurs décident, au mois de février 2010, de monter un piège consistant à remettre au maître chanteur un sac contenant de faux billets de banque et une balise GPS pour le suivre.

Un plan pensé en détention

En l’absence d’Aubert de Villaine, en voyage d’affaires aux Etats-Unis, c’est son bras droit, Jean-Charles Cuvelier, qui s’est porté volontaire pour déposer la rançon dans un cimetière à Chambolle-Musigny, à proximité de Vosne-Romanée. Quelques minutes après, sous les yeux médusés d’une dizaine de policiers planqués dans la rue, une silhouette surgit et s’empare du sac rempli de billets factices. « Il a été arrêté à 200 mètres du cimetière, sur le chemin de la gare », raconte le journaliste américain Maximillian Potter dans un article paru en avril 2011 dans le magazine Vanity Fair. Durant sa garde à vue, les enquêteurs se rendent vite compte qu’ils n’ont pas face à eux un génie du crime. Jacques Soltys a la cinquantaine, dont une bonne dizaine passée derrière les barreaux.

Originaire de la Marne, ce fils de vignerons a grandi près d’Epernay. Adolescent, ses parents l’envoient faire ses études au lycée viticole à Beaune. Nichée au cœur des vignobles, la ville est une étape incontournable de la route des grands crus de Bourgogne. Mais à l’école, le jeune Jacques se fait remarquer par son attitude et est rapidement exclu de l’établissement. Peu à peu, il bascule dans la délinquance et commet une série de vols à main armée. L’un d’eux tourne mal. Échanges de coups de feu avec la police. Une balle l’atteint à la poitrine. Il s’en sort mais écope de 20 ans de prison. C’est en détention que l’un de ses codétenus lui souffle l’idée de faire chanter les gérants de prestigieux domaines viticoles, des gens forcément riches faisant attention à leur réputation.

Suicide en prison

A sa sortie de prison, il décide de cibler les plus connus : les domaines de la Romanée-Conti et Georges de Vogüé, à Chambolle musigny. A l’un, il réclame un million d’euros, à l’autre 300.000 euros. Jacques Soltys avait demandé à son fils, Cédric, de l’aider en échange de 300.000 euros. Le père s’est occupé de percer des petits trous dans les ceps du domaine de la Romanée-Conti, à l’intérieur desquels il glissait un fil électrique. Il rebouchait ensuite le trou avec du mastic. Le fils avait fait de même à Chambolle-Musigny, à 3 km plus au sud. En tout, le duo avait eu le temps de s’attaquer à environ 1.500 pieds avant de se faire attraper.

Mis en examen, Jacques Soltys est placé en détention provisoire à la maison d’arrêt de Dijon. Un nouveau passage en prison qu’il semble ne pas avoir supporté. Un vendredi de juillet 2010, il profite de l’absence de son codétenu pour se pendre. Son fils, lui, a été placé sous contrôle judiciaire dans l’attente de son procès. Mais le jour de l’audience, Cédric Soltys est absent et n’est pas représenté par un avocat. Le procureur de la République, Eric Lallement, avait requis à son encontre un an de prison, comme l’avait relevé le journaliste du Bien Public présent dans la salle.

« Je n’ai jamais connu, au cours de ma carrière, un chantage de cette nature. Le travail de préparation entrepris plusieurs années avant de commettre les faits, le repérage minutieusement accomplis au cours des mois précédents et la menace en support au chantage ont marqué mon esprit », nous confie le magistrat, devenu aujourd’hui procureur général près la cour d’appel de Colmar, qui se rappelle encore de cette affaire « hors du commun ».

L’affaire inspire Hollywood

A l’époque, Eric Lallement avait, dans son réquisitoire, rappelé que Cédric Soltys « connaissait les intentions [de son] père depuis au moins 10 ans ». « Il avait même réalisé des essais en Champagne, et s’était rendu dans le Bordelais, probablement en vue de réitérer les faits dans la région », rapportait dans son article le chroniqueur judiciaire du journal régional. Finalement, le tribunal avait été plus loin que le procureur en condamnant le jeune homme à deux ans de prison ferme et en délivrant un mandat d’arrêt. Une fois interpellé, il devait verser la somme d’un euro à chaque viticulteur en guise de dommages et intérêts.

L’histoire, pour Jacques Soltys, bandit malheureux, escroc peu talentueux, s’est mal terminée. Mais du côté de la Romanée-Conti, elle s’est finie comme dans un épisode d’Astérix, version Bourgogne. « Pour remercier les enquêteurs, lorsque de Villaine est revenu de son voyage en Amérique, il les a invités au Domaine et a débouché quelques bouteilles de Vosne-Romanée Premier Cru 2006 – ainsi qu’une bouteille de Romanée-Conti 1961 – pour porter un toast à leur travail », écrit Maximillian Potter dans Vanity Fair. Son article a eu un tel succès de l’autre côté de l’Atlantique, qu’il a été décliné en livre. Un projet de série avec Noah Wyle – le docteur Carter dans Urgence – et Judith Light – Angela Bower dans Madame est servie – serait même en préparation. Bien loin du tumulte hollywoodien, Aubert de Villaine a cédé la gérance du temple du vin Bourguignon en février dernier, à l’âge de 82 ans.