Pionnière des courses automobiles, Camille du Gast vivait sa vie à 100 à l’heure

EN POLE POSITION (2/6) Camille Du Gast était la reine du volant du début du XXe siècle, participant à de nombreuses courses. « 20 Minutes » et le site RetroNews vous proposent cet été de découvrir les pionniers et les pionnières de l’automobile et de l’aviation

Guillaume Novello
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Camille du Gast à bord de sa Panhard et Levassor lors de la course Paris-Berlin en 1901.
Camille du Gast à bord de sa Panhard et Levassor lors de la course Paris-Berlin en 1901. — Jules Beau
  • Pour vous divertir sur votre serviette de plage ou lors de votre pause en rando, 20 Minutes, en partenariat avec RetroNews le site de presse de la BNF, vous propose une série d’articles sur les pionniers et les pionnières de l’aviation et de l’automobile.
  • Jeune, mais riche veuve, Camille du Gast se prend très tôt de passion pour l’automobile au point de passer son permis dès 1897, devenant ainsi la deuxième femme à le faire.
  • Elle participe ensuite à plusieurs courses automobiles avant d’être exclues, comme toutes les femmes, par les instances organisatrices. Elle se tournera alors vers les bateaux à moteurs puis la protection des animaux.

« Intrépide sportswoman. » C’est ainsi que La Vie au grand air qualifiait, dans son édition du 30 mars 1905, Camille du Gast, une des premières femmes à participer à des courses automobiles. Et il est peu dire que sa vie, que nous allons retracer ici avec l’aide de RetroNews, sort des sentiers battus. Tour à tour pilote de voitures et de bateaux de course, cavalière, pianiste et présidente de la SPA, Camille du Gast n’a cessé de s’affranchir de sa condition de femme dans lequel ce début du XXe siècle la contraignait. « Oserait-on reprocher à la femme moderne de se montrer apte à autre chose qu’à distinguer un pourpoint d’un haut-de-chausse ? », s’interrogeait-elle faussement dans La Revue du 1er juillet 1900.

Et Camille du Gast, née le 30 mai 1868 à Paris, est apte à plein de choses. « Excellente au tir au pistolet, à la carabine, en ski, en alpinisme, elle entraîne également des chevaux », écrivent à son propos Clémentine Portier-Kaltenbach et sa sœur Lorraine Kaltenbach dans Championnes : Elles ont conquis l’or, l’argent, le bronze. En 1890, elle épouse Jules Crespin, héritier d’une grande famille de commerçants. Mais celui-ci décède cinq ans plus tard, laissant une fille Diane et sa fortune à sa femme veuve. « Et comme Camille est une femme d’une vitalité étonnante, loin de s’effondrer, elle va faire face et donner libre cours à sa passion pour le sport et la compétition », ajoutent les deux autrices.

Permis de conduire et punaises de lit

En 1897, elle obtient son « certificat de capacité » l’autorisant à conduire une automobile, étant ainsi la deuxième femme à l’obtenir juste après la duchesse d’Uzès. Puis en 1901, elle s’aligne au départ de la course Paris-Berlin à bord de sa Panhard et Levassor avec le numéro 122 comme le répertorie le journal L’Auto. Elle termine à la 33e position, classement tout à fait honorable. Deux ans plus tard, elle prend part à la funeste course Paris-Madrid. A la question du journaliste de La Presse qui l’interroge sur le pourquoi de sa participation, elle répond, sans se démonter : « Parce que ça m’amuse, j’aime les émotions, la vitesse. »



Consciente que sa voiture, une de Dietrich, « fait du 110, mais elle ne peut entrer en lutte avec des autos qui font du 140 », elle espère « arriver en bonne place et la première des machines de la maison qui m’a confié une auto ». Pour faire face aux avaries mécaniques, les pilotes roulaient avec leur mécano, et celui de Camille du Gast « sera couché le long de la voiture, près des roues, la tête appuyée sur le réservoir », une place assurément confortable. Cette course Paris-Madrid était prévue avec deux étapes, à Bordeaux et Vitoria, ce qui déplaît fortement à la pilote. « Cela m’ennuie assez, je préférerais faire la course tout d’une traite. Je n’aime pas dormir quand je suis en auto. […] En vingt-huit heures, on peut aller à Madrid. » Et pour l’étape à Vitoria, elle a même fait expédier un « lit à sangle, parce que, paraît-il, dans ce pays, il y a des punaises ».

Les femmes mises hors course

Sauf que Camille du Gast n’atteindra jamais Vitoria, le ministère de l’Intérieur français ayant pris la décision d’arrêter la course au soir du premier jour en raison des nombreux morts et blessés parmi les pilotes et les spectateurs. D’ailleurs, la pilote s’arrêtera pour porter secours à l’Anglais Staude, accidenté. Mais cet arrêt signe la fin des courses sur route, beaucoup trop risquées. Et prétextant la dangerosité de l’automobile, les femmes, dont Camille du Gast, vont être écartées des courses. « Alors que le constructeur Benz lui a proposé de courir sous ses couleurs pour la Coupe Gordon Bennett de 1904, non seulement l’Automobile Club s’oppose à sa participation, mais il interdit désormais aux femmes de prendre part à des compétitions automobiles », écrivent les sœurs Kaltenbach.

Evidemment, cela ne plaît pas du tout à la sportswoman. Elle se fend d’une lettre, dont certains passages sont publiés dans Le Vélo du 20 mars 1904, où elle réclame qu’on « ne condamne pas les gens sans les entendre » et balaie l’argument selon lequel « la mesure qui [l']atteint a été prise dans un but de sécurité générale, pour éviter aux conductrices elles-mêmes […] les dangers que feraient courir l’inexpérience et le nervosisme féminins ». Dans La Revue du 1er juillet 1900, elle affirmait déjà : « Le sport, c’est la convalescence de l’éternelle blessée, blessée surtout par les chaînes d’une éducation surannée, hypocrite, absurde et conventionnelle. »

Comme un ouragan

Qu’à cela ne tienne, si Camille du Gast ne peut plus concourir sur des automobiles, elle le fera sur des bateaux à moteur. Elle prend part au meeting de Monaco à bord de son racer La Turquoise, béni par le chanoine Dumont en mars 1905. Puis à la course Alger-Toulon en mai 1905 à bord du Camille. Prise dans une tempête, elle ne doit son salut qu’à l’intervention du croiseur Le Kléber. Mais dans le sauvetage, elle fait à nouveau preuve d’un grand courage et d’un désintéressement total comme le rapporte Le Petit Journal dans son édition du 28 mai 1905 : « Mme du Gast veut passer la dernière ; le lieutenant Menier doit menacer de lâcher les amarres pour la décider à monter. » Et une fois sauvée, « il faut l’entraîner pour lui prodiguer des soins, car elle veut à tout prix voir sauver ses compagnons d’aventure ». Malgré cet incident, Camille du Gast remporte la course, étant celle parvenue le plus loin, tous les autres concurrents ayant chaviré.



« En 1910, un drame familial vient mettre un terme à la vie aventureuse de Camille du Gast, raconte les deux autrices. L’histoire est sordide : Camille échappe à un attentat dont on pense qu’il fut probablement fomenté par sa propre fille Diane. » Plus rien ne sera comme avant et la riche veuve va se tourner vers le soin aux animaux en devenant présidente de la Société protectrice des animaux (SPA) de 1910 jusqu’à sa mort en 1942. Elle ira même jusqu’à soumettre aux futurs députés son « programme minimum » dans la Gazette de Biarritz-Bayonne et Saint-Jean-de-Luz du 30 avril 1932 où elle demande « la justice et la pitié envers les animaux, êtres faibles et sans défense ».

Pionnière extraordinaire mais peu à peu tombée dans l’oubli, Camille du Gast a refait parler d’elle le 24 avril 2022, à l’occasion du 80e anniversaire de sa disparition, puisque la rue « Crespin du Gast » dans le 11e arrondissement de Paris est rebaptisée « Camille Crespin du Gast ». Un hommage de la mairie de Paris qui s’explique peut-être par cette phrase un brin paradoxale de la pilote dans le journal La Presse du 24 mai 1903 : « L’auto, c’est sale, ça sent mauvais… ça fait du bruit… et ça n’est pas élégant. »