Corse : Avec la perspective de l’autonomie, l’inquiétude de l’expansion de la mafia

CRIME ORGANISE Alors que les discussions sur l'autonomie de la Corse se poursuivent, ce vendredi, deux associations craignent que l’évolution institutionnelle de l’île n'augmente la présence mafieuse

Manon Aublanc
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Une plage de Corse
Une plage de Corse — Pascal Pochard Casabianca / AFP
  • Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, se déplace en Corse, ce vendredi, pour poursuivre les discussions avec les élus sur l’éventuelle autonomie de l’île.
  • En marge de ces négociations, deux associations antimafia ont tiré la sonnette d’alarme, craignant l’expansion de l’emprise mafieuse en cas d’autonomie.
  • Les collectifs, qui demandent aux pouvoirs publics d’agir, réclament notamment un arsenal juridique pour lutter contre le crime organisé.

Voilà trois ans que Gilles Simeoni, le président du Conseil exécutif de Corse, a promis l’ouverture de discussions sur la dérive mafieuse au sein de l’île de beauté. Mais la crise du coronavirus, les élections législatives et l’assassinat d’Yvan Colonna auront eu raison du calendrier. Ces dernières semaines, deux associations antimafia ont tiré la sonnette d’alarme, s’inquiétant d’une possible expansion des groupes mafieux en Corse en cas d’autonomie.

Les collectifs « Massimu Susini » et « A maffia nò-A vita iè » (non à la mafia, oui à la vie) comptent sur la venue en Corse du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, ce vendredi, dans le cadre des négociations sur l’évolution institutionnelle de l’île, pour remettre le sujet sur la table.

Les marchés publics dans le viseur de la mafia

Pour les associations, pas question de dissocier les deux sujets. L’autonomie de l’île et le phénomène mafieux doivent être traités de pair : « Comment peut-on envisager l’autonomie, qui donnerait plus de pouvoirs aux élus locaux, alors qu’eux-mêmes sont sous pression de la mafia ? », s’interroge Jean-Toussaint Plasenzotti, membre du collectif « Massimu Susini », du nom de son neveu, un militant nationaliste assassiné à Cargèse (Corse du Sud) en septembre 2019. Depuis la décentralisation, qui a accordé plus de pouvoirs aux régions, l’Assemblée de Corse gère des dépenses colossales, notamment celles des marchés publics.

Parmi ces contrats, celui de la gestion des déchets sur l’île, estimé à plusieurs dizaines de millions d’euros. Un juteux marché qui n’a évidemment pas échappé à la mafia corse. « Il y a des enjeux financiers énormes autour des futurs centres de traitements. Il n’y a qu’à regarder le nombre d’incendies et de morts ces dix dernières années autour des entreprises de déchets pour comprendre que le crime organisé est déjà sur le dossier », s’alarme Fabrice Rizzoli, chercheur et cofondateur de l’association Crim’HALT. « En Corse, il n’y a quasiment plus aucun appel d’offres important de marché public, certaines entreprises s’en emparent quasi immédiatement », dénonce, de son côté, Léo Battesti, cofondateur du collectif « A maffia nò-A vita iè » et ancienne figure militante du FLNC.

Jean-Toussaint Plasenzotti, lui, n’hésite pas à pointer du doigt les élus, critiquant leur « silence assourdissant » : « Les élus ont du mal à s’exprimer clairement sur l’emprise mafieuse. Par peur, par indifférence, et dans certains cas, par complicité. Ne rien dire ou détourner le regard, c’est participer à ce système », poursuit-il, estimant que l’existence de porosité entre des élus et la mafia est reconnue par certains élus eux-mêmes. Et l’autonomie risque de ne pas améliorer la situation. « Leur donner de plus de pouvoirs sans régler ce problème, c’est aller vers des drames. La mafia pourrait devenir le véritable pouvoir sur l’île », ajoute-t-il. « Il faut que [l’autonomie] soit vertueuse. Il ne faut pas que les institutions corses soient sous pression des lobbyings mafieux », réclame Léo Battesti.

« La présence du crime organisée sur l’île est impressionnante »

En plus de la fraude aux marchés publics, la spéculation immobilière et le trafic de stupéfiants constituent le reste des « trois maux de la Corse », selon les termes employés par Gilles Simeoni, début juillet. Si l’emprise de la mafia dans le secteur immobilier inquiète, notamment en raison de la flambée des permis de construire « tacites », c’est surtout l’expansion du trafic de stupéfiant qui préoccupe les associations. Le 20 juin dernier, le démantèlement d’un réseau de drogue sur l’île a entraîné la mise en examen de 17 personnes, l’incarcération de dix personnes et la saisie de douze kilos de cocaïne et cannabis ainsi que 100.000 euros en liquide. Un trafic qui aurait généré plus de 3 millions d’euros de profits. « Le plus souvent, l’argent est blanchi et réinjecté dans des commerces légaux, c’est intraçable », décrit Fabrice Rizzoli.

Menaces, racket, incendies et assassinats… Pour ceux qui sont approchés par les bandes mafieuses, il est souvent quasiment impossible de dire non. « Très concrètement, ce sont des bars, des hôtels, des entreprises à qui la mafia demande quelque chose, ça peut être de l’argent, un emploi fictif, un produit gratuit, explique le chercheur. S’ils refusent, on brûle l’établissement, voire on tue. »

Fin juin, Jean-Christophe Mocchi, un entrepreneur à succès, a été abattu à Propriano. L’homme de 55 ans, qui avait reçu plusieurs menaces au sujet d’un projet immobilier sur l’un de ses terrains, avait déjà été victime d’une première tentative d’assassinat, en octobre 2021. « Il ne voulait pas rentrer dans le moule, il l’a payé de sa vie », assure Léo Battesti, qui a lui aussi vu son nom inscrit dans un dessin de cercueil sur un mur d’Ajaccio. « Au vu du nombre d’homicides, d’attentats et d’incendies, rapportés à la taille de l’île et à la population, la présence du crime organisée sur l’île est impressionnante », constate Fabrice Rizzoli.

Un arsenal juridique

Certaines autorités avaient pourtant déjà tiré la sonnette d’alarme. En 2020, dans un rapport remis au ministère de la justice, la juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Marseille, dédiée à la lutte contre la criminalité organisée, avait pourtant réclamé la création d’un pôle antimafia doté de pouvoirs spéciaux. En vain. Critiquant le déni des élus et de l’Etat sur la question mafieuse, les associations demandent aux pouvoirs publics de remplir leur part du contrat. « La législation actuelle ne suffit plus. Si le mal progresse, c’est que le remède n’est pas suffisant », dénonce Jean-Toussaint Plasenzotti. Et le remède, les deux associations antimafia y ont déjà pensé.

Elles proposent notamment la création d’un délit d’association mafieuse, comme c’est le cas en Italie, la redistribution au « peuple » des biens confisqués et la mise en place d’un statut de coopérateur de justice. « Il s’agit de quelqu’un qui a travaillé pour la mafia, qui veut s’en sortir, qui donne des informations en échange d’une protection », explique l’oncle de Massimu Susini. « Si on fait des cathédrales institutionnelles, et que dedans tout est pourri, ça ne sert à rien », soupire Léo Battesti.

Après trois ans d’attente, le chef de file des nationalistes, Gilles Simeoni, a promis de consacrer une session extraordinaire de l’Assemblée de Corse au phénomène mafieux « d’ici à la fin octobre ».