« Face aux violences faites aux femmes, il faut agir dès l’enfance », annonce Isabelle Rome, la nouvelle ministre de l’Egalité femmes-hommes

INTERVIEW La ministre déléguée à l’Égalité entre les femmes et les hommes, la Diversité et l’Égalité des chances, Isabelle Rome, veut « une éducation à l’égalité filles-garçons » plus « solide »

Propos recueillis par Aude Lorriaux
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Isabelle Rome, le 20 mai 2022.
Isabelle Rome, le 20 mai 2022. — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • Isabelle Rome, la nouvelle ministre déléguée à l’Égalité entre les femmes et les hommes, la Diversité et l’Égalité des chances, donne à 20 Minutes sa première interview à la presse écrite.
  • Elle raconte son passé de plus jeune juge de France, sa découverte de la prison, un « choc carcéral » qui a créé chez elle une fibre sociale et sa grand-mère féministe et communiste.
  • Elle nous parle aussi de ses chantiers prioritaires, notamment l’éducation et les violences faites aux femmes.

Justice, avortement, égalité professionnelle, éducation… 20 Minutes s’est entretenu avec Isabelle Rome la nouvelle ministre déléguée à l’Égalité entre les femmes et les hommes, la Diversité et l’Égalité des chances, qui nous résume ses chantiers prioritaires. Parmi eux, l’éducation, puisque la ministre veut « quelque chose de plus solide » pour former les enfants à l’égalité entre les filles et les garçons. Et les femmes victimes de violences, pour lesquelles Isabelle Rome souhaite qu’elles puissent bénéficier d’un accès prioritaire aux différentes aides disponibles.

Isabelle Rome, le grand public ne vous connaît pas encore bien. Quel genre de femme et de dirigeante êtes-vous ? Accepteriez-vous de donner une de vos qualités et un défaut ?

Une qualité ? Je pense qu’on peut dire « déterminée » et « engagée ». Et un défaut… [Elle réfléchit] Une apparente réserve. Ou une apparente naïveté. On peut penser que je suis réservée ou naïve. C’est ce que je peux renvoyer. Parce que je n’ai peut-être pas une aisance évidente d’emblée. Et [s’agissant de la naïveté] parce que je crois toujours que tout est possible, qu’on n’est jamais fichu. Je sais qu’on me considère comme une bisounours, ce que je ne suis pas.

Cela semble plutôt sympathique comme défaut.

Oui mais dans certains milieux où le patriarcat est très dominant, ce que je renvoie n’est pas forcément considéré comme une force…

Vous avez été confrontée, à Lyon, à la prison. Que gardez-vous de cette expérience ? Quel souvenir vous a marquée ?

C’était mon premier poste, comme juge d’application des peines, j’avais 23 ans, j’étais la plus jeune juge de France, et pour moi c’était un choc carcéral. Mes parents étaient instituteurs. Je suis issue d’un milieu modeste mais pas défavorisé. Cette découverte du milieu carcéral a été une découverte de toutes les souffrances du monde… Qu’il s’agisse de la misère matérielle, des troubles psychologiques, de l’isolement, de la difficulté de se réinsérer… J’ai pris ça en pleine figure à 23 ans. Ça a été un apprentissage accéléré de la vie humaine dans toutes ses aspérités. Si je n’avais pas eu cette expérience fondatrice, je n’aurais peut-être pas eu le même parcours par la suite. Ce passage a créé en moi une fibre sociale. J’y ai aussi appris une méthode : qu’on n’est jamais très bon quand on est seule, qu’il faut toujours chercher des partenaires et agir en pluridisciplinarité. J’ai travaillé avec des psychiatres, médecins, associations, collectivités locales… Et enfin sur le fond, [j’ai appris] qu’il faut garder comme fil rouge le respect de la dignité humaine.

Etes-vous une femme de gauche, de droite, ou les deux « en même temps », comme Emmanuel Macron ?

[Sans hésitation, à peine la phrase finie] Je dirais que je suis une femme de gauche. Et que je me reconnais pleinement dans le gouvernement tel qu’il est, dirigé par Elisabeth Borne, qui a un parcours de méritocratie républicaine. Elle a brisé elle-même tous les plafonds de verre. Et c’est une combattante de l’égalité entre les femmes et les hommes, elle le dit elle-même.

Votre grand-mère était communiste, c’est ça ? Et féministe ?

[Sourire] Oui, elle était paysanne, communiste, féministe. Elle recevait chez elle quand elle était âgée les dames qui avaient des soucis. Ce n’était pas une association d’aide aux victimes, c’était un réseau informel, elle les aidait… Elle ne se disait pas féministe mais j’ai retrouvé des documents, après sa mort, prouvant qu’elle avait adhéré à une sorte d’alliance des femmes – je ne sais plus le nom exact… C’était dans les années 1930. Ma grand-mère n’est pas allée longtemps à l’école, mais elle ne faisait aucune faute. Elle me disait toujours : « Regarde ce mot, il n’est pas joli ».

Quels seront vos premiers chantiers ?

Ma priorité numéro un, ce sera la lutte contre les violences faites aux femmes, premier pilier de la grande cause du quinquennat du président de la République. J’en profite pour vous donner un mot de ma méthode : je veux vraiment être dans la concertation-action, pour essayer de construire ensemble des choses concrètes. Donc, sur les violences, nous avons bien avancé sur la protection des victimes : nous sommes passés en trois ans de 300 à plus de 4.000 téléphones grave danger aujourd’hui. Plus de 1.100 bracelets anti-rapprochement ont été prononcés. Il y a près de 420 intervenants sociaux dans les gendarmeries et commissariats, on en avait 260 au début du Grenelle en 2019. 157.000 policiers et gendarmes ont reçu une formation sur ce sujet.

En tant que haute fonctionnaire à l’égalité au ministère de la Justice ces quatre dernières années, j’ai identifié un enjeu sur lequel nous pouvons progresser. C’est au moment où la victime obtient une mesure qui va la protéger, comme une ordonnance de protection. L’idée serait de mieux l’aider à voler de ses propres ailes. Sachant qu’en contexte de violence conjugale elle est souvent sous l’emprise de son agresseur, et que si on ne l’aide pas, elle peut être tentée soit de ne pas parler, soit de revenir. Et c’est souvent ce qui se passe. Ce pourrait être une aide au quotidien, une aide sur la santé, je reviendrai vous préciser cela bientôt, c’est en discussion.

Ces dispositifs existent déjà…

Oui, nous avons déjà mis en place de nombreux dispositifs, mais il nous faut être plus réactifs dans la mise en œuvre. Il faut simplifier, tracer un accès prioritaire. Que tout se déclenche, sans que ce soit compliqué. C’est en cours d’expertise, nous y travaillons avec mes collègues du gouvernement. Et je pense qu’il faut aussi agir en amont. La violence faite aux femmes est un problème structurel au sein de notre société : 80 % des victimes d’homicides conjugaux sont des femmes, de même pour les violences sexuelles. Il faut agir dès l’enfance, et renforcer une éducation à l’égalité filles-garçons, et plus tard faire vraiment une prévention.

J’ai échangé avec le ministre de l’Education, Pap Ndiaye, et nous sommes en train de travailler sur ce sujet. Il faut que nous puissions proposer cette sensibilisation sans provoquer de rejets.

Si on impose des dispositifs de manière verticale, on court à l’échec. On pourrait utiliser par exemple le temps réservé de la semaine de sensibilisation avant le 8 mars, pour proposer quelque chose de plus solide, une ossature dont on est sûr qu’elle est bien appliquée partout.

Vous êtes, dit-on, favorable à l’instauration de tribunaux spéciaux pour hommes violents. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit, et pourquoi ?

Dans le programme du président de la République figure la notion de justice spécialisée. Il vaut mieux employer ce terme, valable aussi pour les plus petites juridictions, car il ne s’agit pas forcément d’un tribunal spécial, sorti de terre, mais ce qui compte, c’est que les juges soient bien formés. J’ai évoqué ce sujet avec le garde des Sceaux, Eric Dupont-Moretti. Il faudra voir comment l’appliquer. La justice a beaucoup progressé ces dernières années, avec la mise en place des filières de l’urgence. Des circuits spécifiques ont été mis en place dans les tribunaux pour traiter de la manière la plus proactive possible ces plaintes. 123 tribunaux sur 163 ont une filière d’urgence. Mais il reste un chemin à parcourir, qui devra faire l’objet d’un travail interministériel.

Il n’y a évidemment pas que la justice comme dossier dans votre ministère. Les femmes ont un revenu salarial inférieur de 22 % à celui des hommes, que comptez-vous faire ?

Beaucoup a été fait au cours du précédent quinquennat avec la mise en place de l’index de l’égalité professionnelle qui permet de mesurer les écarts de revenus et met en place des sanctions financières. Et la loi Rixain-Castaner, qui impose des  quotas dans les instances dirigeantes des entreprises de plus de 1.000 salariés. Je ne cherche pas à légiférer tout de suite là-dessus, mais en revanche j’irai peut-être plus en amont, pour faire en sorte qu’on ait plus de femmes susceptibles d’arriver aux postes les plus élevés, sans qu’on ait plus besoin de ces quotas. On peut actionner d’autres leviers : lutter contre le sexisme, améliorer l’équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle, avoir plus de femmes dans les filières qui permettent d’accéder à certaines grandes écoles, etc.

L’avortement a fait irruption dans l’actualité, avec la décision de la Cour suprême américaine. Vous soutenez une proposition de révision de la Constitution sur ce sujet mais cela implique un référendum. Alors qu’un projet de révision issu du chef de l’Etat ne nécessiterait qu’un vote en congrès. Comptez-vous convaincre le président de la République pour éviter un référendum sur le sujet ?

Je porterai de toutes mes forces cette réforme auprès de la députée Aurore Bergé. Après, cette voie, c’est le président de la République qui choisira, avec la Première ministre. Il ne m’appartient pas de me positionner là-dessus. Et je n’ai pas d’avis extrêmement tranché sur les chances de plus aboutir de l’une ou de l’autre [solution].

La Première ministre a déclaré à propos de l’affaire Damien Abad qu'« un certain nombre de témoignages méritent d’être pris en compte ». Pas pour la secrétaire d’Etat Chrysoula Zacharopoulou, accusée elle aussi de viols. N’y a-t-il pas là deux poids, deux mesures ?

Il y a une enquête ouverte, je ne peux rien dire sur le cas de la secrétaire d’Etat.

Le site Jacquie et Michel héberge encore, selon Osez le féminisme, des vidéos qualifiables potentiellement de viols, pourquoi ne demandez-vous pas la fermeture immédiate du site, en attendant que la lumière soit faite sur ce qui s’y trouve ?

Une information judiciaire est en cours sur cette affaire. Je ne sais pas comment cela aboutira, mais c’est scandaleux, et je ne comprends pas que les hébergeurs puissent laisser de telles ignominies sur leurs plateformes.

Edit du 15 juillet 2022:

Nous avions initialement écrit « Le site Jacquie et Michel héberge encore des vidéos de viols » sans préciser la source, c'est chose faite.

A la demande du site Jacquie et Michel, nous publions le droit de réponse suivant :

Le site Jacquie et Michel, qui est un diffuseur, n’a jamais hébergé de vidéos avec des contenus susceptibles de revêtir une qualification pénale, ni de viol ni d’autres formes de violences sexuelles. Le site Jacquie et Michel a mis en place une charte éthique et déontologique pour s’assurer notamment du total consentement des actrices et acteurs lors de scènes réalisées par des producteurs indépendants. La pornographie est une activité parfaitement légale.