Non, le Forum économique mondial ne veut pas remplacer les enfants par des bébés virtuels dans le métavers

FAKE OFF Le « Great Reset » est l’objet de nombreux fantasmes chez les complotistes

Romarik Le Dourneuf
Les bébés virtuels, solution contre la surpopulation selon le Forum économique mondial ? C'est Faux. (Illustration)
Les bébés virtuels, solution contre la surpopulation selon le Forum économique mondial ? C'est Faux. (Illustration) — TOBIAS SCHWARZ / AFP
  • De nombreuses publications sur les réseaux sociaux avancent que le Forum économique mondial (WEF) voudrait remplacer les enfants par des bébés virtuels à élever dans le métavers au cours des cinquante prochaines années pour lutter contre la surpopulation.
  • A la base de cette rumeur, on trouve la prédiction d’une experte britannique de l’intelligence artificielle, qui estime que cette technologie sera assez avancée dans des temps futurs pour que les enfants virtuels deviennent une chose commune.
  • Et c’est un spécialiste de la désinformation qui a fait le lien avec le Forum économique mondial et son programme de « Grande Réinitialisation », objet de nombreux fantasmes chez les complotistes.

Les enfants vont-ils disparaître de la surface de la Terre dans les cinquante prochaines années ? C’est ce qu’avancent de nombreuses publications depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux.

Cette extinction de masse serait savamment orchestrée par le Forum économique mondial (WEF) – connu pour sa réunion annuelle à Davos, en Suisse – et par son fondateur, l’économiste allemand Klaus Schwab, qui voudrait remplacer nos chères petites têtes blondes – et brunes, et rousses….- par des enfants virtuels, élevés dans le métavers. Un peu comme des  Tamagotchis, ces petits animaux virtuels des années 1990. Ce serait même un pan intégral de « The Great Reset » (La grande réinitialisation en VF), un programme du WEF destiné à asservir les populations en connectant leurs esprits à un cloud.

Capture d'écran d'un message relayé sur la messagerie Telegram.
Capture d'écran d'un message relayé sur la messagerie Telegram. - Capture d'écran

Un plan diabolique et inéluctable. Pourtant, rien de tout cela n’est vrai. 20 Minutes vous explique pourquoi.

FAKE OFF

Au départ de cette rumeur, il y a donc l’idée d’un avènement des enfants virtuels. Elle est évoquée par une experte britannique de l’intelligence artificielle, Catriona Campbell, dans un article du Daily Mail dans son édition du 31 mai 2022. Dans son livre AI by Design : A Plan For Living With Artificial Intelligence, publié le même mois, la Britannique prédit que les enfants virtuels deviendront une chose commune dans les cinquante prochaines, aidés par le développement de la technologie.

L’intelligence artificielle sera alors assez performante pour permettre à ces êtres de développer leur propre personnalité dans le métavers, et des casques, gants et combinaisons pourront simuler des sensations tactiles nécessaires à la reproduction des interactions physiques avec eux. Echanges, rires, moments de bonheur, tout y sera, selon elle. Elle ajoute que ce développement serait téléguidé par les enjeux mondiaux à venir : surpopulation, réchauffement climatique, manque de ressources… Aucune mention n’est faite du WEF.

Un lien sans rapport

Ses prédictions sont reprises un mois plus tard sur The Defender, un site internet qui se revendique d’information pour la défense des enfants. Propagande antivax, infox sur le Covid-19, interviews de personnalités américaines du complotisme… Le média reprend tous les éléments de la complosphère. Et le 27 juin, c’est un certain Joseph Mercola, médecin-ostéopathe américain, qui mélange pêle-mêle, dans un même article, les propos de l’experte britannique, le « The Great Reset » et le Forum économique mondial.

Capture d'écran de l'article du site complotiste The Defender.
Capture d'écran de l'article du site complotiste The Defender. - Capture d'écran

Pour Joseph Mercola, les causes de cette numérisation de la vie humaine font partie intégrante de « The Great Reset », programme du WEF « qui ne sera pas complet tant que l’humanité ne sera pas asservie aux quelques non élus qui dirigeront le monde grâce aux algorithmes et à l’IA ».

Un complot mondial fourre-tout

Il existe de nombreuses versions complotistes de ce programme « secret » : une ambition des élites mondiales menées par Klaus Schwab pour contrôler nos esprits. La création du Covid-19 pour débarrasser la terre des populations les plus faibles. Un plan mondial pour faire adopter des mesures liberticides…

En réalité, comme l’explique le site Conspiracy Watch, le programme « The Great Reset » n’a rien de secret. Proposé au tout-venant  sur le site du WEF, il est même à l’opposé des théories que les complotistes lui accolent. C’est un programme développé dans leur livre COVID-19 : The Great Reset (2020) par Klaus Schwab et Thierry Malleret, lui aussi ancien directeur du WEF. Partant du postulat que les grandes crises sont à l’origine des changements profonds de société, la pandémie actuelle « représente une fenêtre d’opportunité rare mais étroite pour réfléchir, réimaginer et réinitialiser notre monde ».

Les deux auteurs militent pour un « monde moins clivant, moins polluant, moins destructeur, plus inclu­sif, plus équitable et plus juste que celui dans lequel nous vivi­ons à l’ère prépandémique ». Il n’est pas question de contrôle, de perte de liberté ou d’autoritarisme. Encore moins de bébés virtuels, un sujet jamais évoqué par le programme.

Un professionnel de la désinformation aux manettes

Cela n’empêche pas les adeptes de la conspiration de reprendre la thèse de Mercola en citant les travaux de Catriona Campbell. Et ils sont nombreux. Selon le dernier rapport du Center for countering of Digital Hate (CCDH), une association anglo-américaine à but non-lucratif de lutte contre la désinformation, le médecin ostéopathe compte 3,6 millions de followers tous réseaux sociaux confondus.


Dans ce rapport publié en mai 2022, Joseph Mercola a le droit aux honneurs, puisqu’il figure en tête d’une liste 12 personnes responsables du partage de 65 % de tous les messages antivax sur Facebook et Twitter. Il y est décrit comme un « entrepreneur anti-vaccin à succès, promouvant des compléments alimentaires et de faux remèdes comme alternatives aux vaccins ». Employant une douzaine de personnes pour entretenir ses réseaux sociaux, il est qualifié, dans une enquête du New York Times de « pionnier du mouvement anti-vaccin […] passé maître dans l’art de capitaliser sur les périodes d’incertitude, comme la pandémie, pour développer son mouvement » par une chercheuse spécialisée dans les théories du complot.