Les corbeaux célèbres : Dans l'affaire Anaïs Guillaume, le rôle déterminant de la mystérieuse lettre du tueur

CROA CROA (3/5) Leurs lettres menaçantes sont guettées avec angoisse par des familles brisées par le deuil ou rongées par l’attente. Intimes supposés ou affabulateurs patentés, les corbeaux ne mettent jamais longtemps à se manifester dans les affaires judiciaires qui patinent, sans jamais qu’on les identifie, parfois. Dans ce troisième épisode, retour sur l’affaire Anaïs Guillaume

Romarik Le Dourneuf
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Philippe Gillet a été condamné à 30 de réclusion criminelle pour le meurtre, avec préméditation d'Anaïs Guillaume.
Philippe Gillet a été condamné à 30 de réclusion criminelle pour le meurtre, avec préméditation d'Anaïs Guillaume. — Capture d'écran
  • La rédaction de 20 Minutes vous accompagne durant l’été sur la piste des corbeaux célèbres, qui ont empoisonné la vie des enquêteurs et des familles dans des affaires souvent insolubles.
  • Dans ce troisième épisode de notre série, nous revenons sur l’affaire Anaïs Guillaume et une lettre, apparue entre deux procès, qui va permettre de retrouver le corps.
  • L’accusé pensait se disculper, il ne fera qu’entériner sa condamnation.

Une seule lettre. Si ce corbeau n’est pas le plus prolifique de l’Histoire des affaires criminelles, sa seule et unique missive aura eu un rôle déterminant dans l’affaire Anaïs Guillaume. Le 3 avril 2019, Philippe Gillet, agriculteur à Fromy, dans la région Grand Est, est condamné à vingt-deux ans de prison par la cour d’assises des Ardennes pour le meurtre, sans préméditation, de la jeune femme. Elle a disparu le 16 avril 2013. Le même jour, il est acquitté pour la mort de sa femme, survenue un an avant la disparition, en 2012.

Mais le lendemain du verdict, sa condamnation est annulée en raison d’un vice dans la délibération des jurés. Un second procès aura lieu. Entretemps, l’avocat de l’agriculteur va recevoir une lettre qui peut tout changer...

Une relation tumultueuse dès l’origine

L’histoire entre l’accusé et Anaïs Guillaume a commencé de manière banale. Elle rencontre Philippe Gillet en septembre 2011. Il est exploitant agricole, elle débute en stage d’apprentissage pour un baccalauréat professionnel dans sa ferme. Impliquée et travailleuse, la jeune femme plaît à l’agriculteur , qui tombe sous le charme de cette blonde aux yeux bleus de 21 ans qui rêve d’avoir un jour sa propre exploitation. Rapidement, une relation adultérine se noue entre l’étudiante et son tuteur de 38 ans, père de deux enfants.

Quelques mois plus tard, le 3 janvier 2012, la femme de Philippe, Céline Gillet, décède dans des circonstances rarissimes. Son mari explique aux secours que l’agricultrice de 34 ans a été écrasée par une vache qui est tombée sur la paille de la salle de traite trempée par la pluie. En essayant de se relever, en panique, l’animal aurait de nouveau perdu l’équilibre pour s’effondrer de tout son poids sur la victime.

D’abord secrète, la romance entre Anaïs et Philippe s’officialise progressivement après la mort de Céline Gillet. Mais l’amant est jaloux et colérique, et les conflits se succèdent. Le 9 juin 2012, les parents d’Anaïs vont jusqu’à porter plainte à la gendarmerie après une énième dispute. « Notre fille a reçu des coups, elle était amochée », témoignent-ils à l’époque. Bilan : Trois jours d’interruption temporaire de travail (ITT). Philippe Gillet nie avoir touché sa compagne, l’affaire est classée sans suite.

Tous les éléments mènent vers l’amant délaissé

L’année suivante, un événement va définitivement éloigner les deux protagonistes. Anaïs Guillaume, enceinte, décide d’avorter en accord avec son compagnon. « Il y a eu une cassure à compter de l’avortement pratiqué le 5 avril 2013 » affirmera maître Damien Delavenne, l’avocat de la famille Guillaume, à Marianne quelques années plus tard. La jeune femme a rencontré un homme de son âge, un garçon plus calme et moins violent que l’agriculteur. Quelques jours après lui avoir annoncé son intention de le quitter prochainement, Anaïs disparaît. Le soir du 16 août, après avoir bu un verre avec des amis, elle rentre avec Philippe Gillet, au domicile de ce dernier. C’est la dernière fois qu’elle sera vue.

Lui assure qu’elle s’est couchée dans le lit conjugal, avant de partir dans la nuit. « Une habitude » précise-t-il. Dans les temps qui suivent, l’agriculteur délaissé vit la disparition avec beaucoup de détachement, selon son entourage. Et de nombreux éléments amènent les enquêteurs à le soupçonner : la voiture d’Anaïs retrouvée calcinée et sans plaque, le siège conducteur trop éloigné des pédales pour une personne de sa taille...

Le suspect tente de se créer un alibi

Son exploitation est passée au peigne fin. Pas de traces de la jeune disparue, mais des sacs de chaux ont été achetés le jour de la disparition, et la carte SIM d'Anaïs est retrouvée dans un vieux téléphone chez Philippe Gillet. Ils ont échangé des SMS durant la nuit de la disparition. Les enquêteurs en déduisent que le suspect a tenté de « recréer artificiellement une discussion avec Anaïs Guillaume » pour se constituer un alibi.

Philippe Gillet nie farouchement. Mais les enquêteurs n’en démordent pas. En 2017, le dossier de sa défunte femme est même réouvert. La thèse du décès accidentel semble improbable. La version de l’écrasement par une vache est remise en cause par un expert médical et un expert vétérinaire. L’accumulation d’éléments fait son effet, et l’agriculteur est donc accusé du meurtre de sa femme et de celui de sa maîtresse. 

Le corbeau indique où se trouve le corps

Incarcéré depuis 2016, puis condamné une première fois avant l'annulation, comme nous l'évoquions au début de ce récit, le fermier a donc une seconde chance. Un nouveau procès est programmé en avril 2020. Et là, coup de théâtre. En septembre 2019, maître Ghislain Fay, l’avocat de Philippe Gillet, reçoit une lettre anonyme postée depuis la Belgique. Pas de date, pas de signature, juste sept lignes tapées à l’ordinateur :

« Les coupables de la disparition d’Anaïs sont toujours en liberté. Anaïs était en vie jusqu’en avril 2016. Elle a été retenue contre sa volonté en Belgique. Avec tout ce qui était dans la gazette, facile de charger le culto. Comme le tas de fumier que les flics ont fouillé en face de sa ferme en 2015 y était toujours, elle a été enterrée avec de la chaux vive dessous et y est toujours. Les plaques de l’auto et le GSM sont dans la rivière au fond de son petit pré après le terrain de foot à Linay. Faites les recherches, rendez le corps aux parents et arrêtez les véritables coupables. »

Anaïs aurait donc été vivante jusqu’en 2016, date à laquelle Philippe Gillet était alors incarcéré. De quoi innocenter le « culto ».

Les indications de la lettre sont un véritable rebondissement et une piste extraordinaire pour l’enquête. Mais la justice, habituée aux courriers en tous genres dans ce type d’affaires, tarde à s’en emparer. Victoria Gillet, la fille aînée de l’accusé, s’impatiente. Elle qui défend l’honneur de son père et gère la ferme en son absence décide de prendre les choses en main. Aidée d’un employé de la ferme, la jeune femme loue un tractopelle et décide d’aller fouiller le tas de fumier le 28 octobre 2019. Après seulement quelques minutes d'une scène filmée par Victoria Gillet, un os apparaît. Les gendarmes se rendent sur place et découvrent les restes d’une dépouille. Les analyses ADN sont sans appel, il s’agit d’Anaïs Guillaume.

« Cette parcelle avait déjà été fouillée en mars 2015 par les gendarmes sans résultat, constate Me Ghislain Fay quelques jours après la découverte, Et quatre ans plus tard, on trouve le corps au même endroit. Mais durant toute cette période, M. Gillet était en prison… Il n’a donc pas pu enterrer lui-même le corps d’Anaïs Guillaume. »

La fille du « culto » finit par avouer

Le corbeau disait donc vrai. Enfin presque… Puisque s’il s’agit bien du corps de la disparue, les analyses révèlent aussi que le squelette est celui d’une personne de 21 ans, soit l’âge d’Anaïs Guillaume à sa disparition en 2013. Elle ne pouvait donc être vivante en 2016. Le doute s’installe dans l’esprit des enquêteurs. D’autant que, en raison de l’inondation du champ, seul le tas de fumier avait été fouillé en 2015. La terre en dessous n’avait pas été retournée. Donc l'hypothèse selon laquelle Philippe Gillet a pu enterrer le corps en 2013 tient toujours.

D’autres éléments interrogent. La rapidité avec laquelle les restes sont retrouvés par Victoria Gillet, et surtout la présence de  chaux sur le squelette. Les gendarmes profitent du report du second procès, pour cause de Covid-19, pour convoquer Victoria Gillet. Elle finit par craquer en août 2020 : c’est elle qui a écrit et posté la fameuse lettre.

Mais si elle est en est l’auteure, l’initiative ne vient pas d’elle mais… de son père. Après trois années à lui faire passer de l’argent et du cannabis en prison, à gérer la ferme à sa place, la jeune femme est « déboussolée », selon ses propres mots, et reste persuadée de son innocence. Aussi, quand il lui parle d’une lettre manuscrite anonyme qui a été glissée sous la porte de sa cellule, elle ne peut que le croire. Le témoignage d’un inconnu qui le laverait de toute accusation : « Tu t’es fait baiser par tous ce qui avait dans le journal. Le coupable a remis le corps d’Anaïs dans le tas de fumier en face chez toi avec de la chaux dessus. La plaque de la bagnole et le téléphone sont dans la rivière au bout de ton champs à Linay, après le terrain de foot. Ça a été fait avril 2016 quand tous tes champs été semés. Le journal ta tué et les guillaume ont rigoler ».

L’écriture était celle de l’accusé

Mais pourquoi Philippe Gillet n’a-t-il pas lui-même transmis ce courrier aux autorités ? Face aux juges lors de son deuxième procès, en 2021, celui que l’on surnomme désormais le « Taureau des Ardennes » explique que personne n’aurait cru sa version selon laquelle il a reçu une lettre en prison. Selon les aveux de sa fille, Il l'a donc chargée de reformuler le soi-disant courrier, d’y ajouter des mentions de la Belgique et de le poster depuis l’autre côté de la frontière.

La défense s’effondre. En avril 2021, devant la cour d’assises de la Marne, son large cou, ses épaules massives et son regard glacial dignes de Wilson Fisk impressionnent, mais l’accusé montre ses premiers signes de faiblesse et éclate en sanglots à la vue de sa fille, crâne rasé en raison d’un cancer. Pourtant, Philippe Gillet maintient sa version jusqu’à ses derniers mots : « Comme je l’ai toujours dit, je suis innocent madame la présidente, je n’ai rien fait. » Insuffisant pour la cour, qui le condamne à trente ans de réclusion criminelle, assortie d’une période de sûreté des deux tiers. Contrairement au premier procès, la préméditation est retenue.

Reste la missive reçue en prison. Pourquoi le corbeau n’est-il pas recherché ? L’avocat général y a répondu pendant l’audience : « L’écriture a été comparée à celle d’un autre courrier de la main de Philippe Gillet… Elles sont identiques. » Meurtrier puis corbeau, en cherchant à se disculper, il n'est parvenu qu'à aider les enquêteurs à retrouver le corps. Et à aggraver sa sentence.