« Avoir une arme sur soi, c’est avoir la possibilité de se défendre »… Ces Français qui s’arment « au cas où »

VIOLENCES Au moment où Joe Biden signe une loi pour réguler les armes à feu aux Etats-Unis, certains Français rêvent d’une législation à l’américaine

Manon Aublanc
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Des armes à feu sont parfois saisies par les douanes lors de contrôles sur les routes ou dans les trains.
Des armes à feu sont parfois saisies par les douanes lors de contrôles sur les routes ou dans les trains. — C. Allain / 20 Minutes
  • Aux Etats-Unis, la récente fusillade qui a fait 21 morts, dont 19 enfants, dans une école d’Uvalde au Texas, a relancé le débat sur le port d’armes.
  • En France, si la détention d’arme est autorisée - sous conditions, le port d’arme, lui est totalement interdit. Selon le ministère de l’Intérieur, plus de cinq millions de Français possèdent une arme légalement.
  • Ces dernières années, le nombre d’adhérents des clubs de tir a explosé. Si certains se passionnent pour la pratique sportive, d’autres s’entraînent - et s’achètent des armes - dans un but plus discret, celui de l’autodéfense.

Un pistolet semi-automatique 22 Long Rifle, un pistolet semi-automatique 9 millimètres et un fusil R223, c’est l’impressionnant arsenal dont s’est doté Mitch ces dernières années pour se défendre face à un sentiment d’insécurité qu’il juge grandissant. En France, 5,5 millions de personnes possèdent légalement une arme à feu, selon les chiffres communiqués par le ministère de l’Intérieur à 20 Minutes. Parmi eux, quatre millions de chasseurs forment une grande partie des détenteurs d’armes. Le reste, 1,5 million, est constitué de professionnels des armes – fabricants, importateurs, armuriers, courtiers –, des collectionneurs et les licenciés de clubs de tirs sportifs.

Depuis une dizaine d’années, ces clubs ont vu leur nombre d’adhérents exploser, passant de 145.000 en 2011 à plus 242.000 en 2022, soit une augmentation de 70 %. Si certains se sont passionnés pour ce sport, d’autres s’entraînent et achètent des armes dans un but moins avouable, et encore très tabou, celui de l’autodéfense.

La détention autorisée, mais le port d’arme totalement interdit

C’est le cas de Mitch, donc, membre de l’ARPAC, une association qui milite pour le rétablissement du port d’arme citoyen dans l’espace public. Autrement dit, le droit de porter une arme dans la rue « au cas où ». Pour ce commercial de 40 ans, « avoir une arme sur soi, c’est avoir la possibilité de se défendre. Ma conjointe fait 50 kg toute mouillée, elle n’est physiquement pas apte à résister, n’importe qui peut lui faire du mal. Une arme, au moins, ça met tout le monde à égalité », explique-t-il, affirmant que l’association, qui regroupe plusieurs milliers de personnes, reçoit chaque semaine de nouvelles demandes d’adhésion.

Pourtant, en France, à de très rares exceptions près, le port d’arme est totalement interdit. « Hormis les forces de l’ordre, le port d’arme peut être autorisé dans certains cas, pour les gardes du corps, certains politiques, journalistes, avocats ou magistrats concernés par des risques liés au terrorisme », explique Yves Gollety, le président de la Chambre Syndicale Nationale des Armuriers Français (CSNA), rappelant que le permis est délivré par le ministère de l’Intérieur et renouvelé tous les ans.

Si Mitch a pu acquérir cet arsenal, c’est qu’il est licencié d’un club de tir, l’une des conditions obligatoires pour acheter et détenir une arme. "En plus de ça, il faut pratiquer le tir pendant six mois, avoir un certificat médical et ne pas être inscrit au FINIADA (Fichier National des Interdits d’Acquisition et de Détention d’Armes)", ajoute Yves Gollety. Pour certaines catégories d’armes, il faut également que le club de tir sportif délivre un avis favorable pour pouvoir s’en procurer une. Une fois achetées, ces armes ne peuvent pas être utilisées en dehors du stand de tir et transportées dans une mallette ou une housse, les munitions rangées à part.

« La tarte à la crème, c’était le Bataclan »

Mais c’est en dehors du stand de tir que Mitch, lui, voudrait pouvoir porter son arme. Car depuis les attentats de 2015 notamment, le commercial affirme ne pas se sentir en sécurité : « La police ne peut pas être présente partout, le temps d’intervention varie en fonction des territoires, notamment dans les milieux ruraux. Je fais confiance à la police pour rechercher les auteurs d’agressions après, mais au moment même, on ne peut pas compter sur elle, on doit pouvoir se défendre nous-même ».

Pour Patrice Bouveret, directeur de l’Observatoire des armements, ce sentiment d’insécurité s’est développé après les attentats de 2015, mais aussi avec la baisse de la confiance dans les forces de l’ordre. « Depuis Charlie Hebdo et le 13-Novembre, les gens sont plus nombreux à vouloir s’équiper par eux-mêmes », déclare-t-il. Cette vague d’attentats meurtriers, justement, Mitch estime qu’elle aurait pu être évitée avec le port d’arme citoyen. « La tarte à la crème, c’était le Bataclan. Si les gens avaient été armés, ça n’aurait pas été une tuerie de masse », ajoute-t-il, plaidant pour un permis de port d’arme pour « les Français volontaires, sans casier, qui peuvent justifier d’un entraînement ».

Face à ceux qui estiment qu’une telle mesure augmenterait la violence et les tueries de masse, à l’images des Etats-Unis, l’homme balaie d’un revers de la main les critiques : « Porter une arme, ce n’est pas avoir envie de tuer tout le monde. On est présenté comme des personnes dangereuses, mais on ne prône aucune violence, on demande juste le droit de se défendre », réagit-il.

Des profils difficiles à repérer

Mais entre ceux qui les détiennent légalement, comme Mitch, ou ceux qui les achètent illégalement ou qui en héritent, impossible de quantifier et de tracer toutes les armes qui circulent en France, explique Patrice Bouveret, directeur de l’Observatoire des armements. "On ne connaît que celles qui sont achetées légalement car elles doivent être déclarées sur le système d’information sur les armes (SIA), lancé en février 2022, qui remplace l’ancien fichier Agrippa", ajoute le spécialiste. Au-delà des armes, ce sont les profils de certains détenteurs qui inquiètent les autorités, notamment les groupes d’ultradroite, les suprémacistes ou les survivalistes. Comment différencier ceux qui se sont passionnés pour la pratique sportive de ceux qui pourraient utiliser leur arme ? « Les présidents de club de tir sont très vigilants, ils ne veulent pas de cow-boys ou de Rambo. Au moindre doute sur le profil, on signale à la préfecture », explique Yves Gollety.

Selon Laurent Nuñez, le coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, plus d’un millier de personnes appartenant à ces mouvances sont suivies par les services de renseignement. « Parmi elles, on constate qu’un certain nombre d’entre eux cherchent à s’armer pour préparer des actions violentes ou pour se préparer à cette guerre raciale qu’ils imaginent », a-t-il détaillé, dans l'émission d'Envoyé Spécial, «Jamais sans mon arme».

Malheureusement, certains passent quand même à travers les mailles du filet, comme Loïk Le Priol, un militant d’extrême droite bien connu des services de police, qui a été mis en examen en avril pour assassinat. Il est soupçonné d’avoir tué par balles l’ex-rugbyman Federico Martin Aramburu, âgé de 42 ans, le samedi 19 mars à Paris. Pour d’autres, c’est la fragilité émotionnelle ou l’instabilité qui font craindre un passage à l’acte. Comme le 11 mai 2021 dans les Cévennes. Ce jour-là, Valentin Marcone, décrit comme introverti et obnubilé par les armes, a abattu son patron et deux collègues d’une scierie du Gard où il travaillait. Le jeune homme de 29 ans détenait un véritable arsenal chez lui et avait même construit son propre stand de tir dans son jardin, un arsenal légal en raison de son inscription dans un club de tir.