« Quand je marche sur de très grandes lignes, c’est un peu comme une transe », confie le highlineur Nathan Paulin

20 MINUTES AVEC Recordman mondial de la traversée la plus longue sur une slackline, depuis son exploit du 24 mai au Mont Saint-Michel (2.200 m parcourus à 114 m du sol), le highlineur haut-savoyard revient sur sa pratique vertigineuse

Propos recueillis par Jérémy Laugier
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En septembre dernier, Nathan Paulin a effectué deux traversées de 670 m entre la Tour Eiffel et le théâtre national Chaillot.
En septembre dernier, Nathan Paulin a effectué deux traversées de 670 m entre la Tour Eiffel et le théâtre national Chaillot. — Alain Jocard/AP/SIPA
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous 20 Minutes avec…
  • Ce vendredi, Nathan Paulin, seul highlineur professionnel français, raconte la nature atypique de sa pratique en (très) haute altitude.
  • Célèbre depuis ses exploits réalisés à la Tour Eiffel et au Mont Saint-Michel, le Haut-Savoyard de 28 ans se prépare à effectuer le 19 juillet une traversée de 800 m au-dessus du lac d’Annecy.

La Tour Eiffel, le Palais des Papes, le Mont Saint-Michel, ou encore le lac d’Annecy le 19 juillet… Tous les sites emblématiques de France, et même bien au-delà, sont traversés par Nathan Paulin. Le highlineur haut-savoyard de 28 ans raconte à 20 Minutes comment il s’est construit une vie professionnelle inattendue en enchaînant les exploits en (très) haute altitude sur sa sangle.

Celui qui se souvient avoir « vraiment flippé » à une seule reprise, en s’attaquant en 2019 aux tours de la City de Moscou, à plus de 300 m de haut, retrace son parcours vertigineux, symbolisé par son récent record du monde de la traversée la plus longue sur une slackline. Le 24 mai, dans un projet de folie ayant mobilisé 35 personnes, ce funambule des temps modernes a ainsi parcouru les 2.200 m entre une grue (à 114 m du sol) et le mont Saint-Michel.

Le funambule français Nathan Paulin a battu le record du monde de la plus longue distance en slackline (2,2 km) en reliant une grue au Mont Saint-Michel, le 24 mai.
Le funambule français Nathan Paulin a battu le record du monde de la plus longue distance en slackline (2,2 km) en reliant une grue au Mont Saint-Michel, le 24 mai. - Damien Meyer / AFP

Quel souvenir gardez-vous de vos premiers pas sur une slackline ?

Un pote de mon frère m’avait montré ça en 2011. Comme je m’ennuyais durant l’été au Reposoir (Haute-Savoie), j’ai récupéré une sangle dans le garage de mes parents et je l’ai accrochée entre deux arbres dans le jardin. Comme tout le monde, je tremblais sur des petites distances. Je me suis mis à ne quasiment plus faire que ça sur mon temps libre. Je peux être très distrait et la slackline me captivait totalement. J’ai vite été pris par le virus et je me suis mis à tenter des distances de plus en plus longues, pour augmenter la difficulté et retrouver cet état de concentration intense. Mais je ne me rendais pas du tout compte que ça allait changer ma vie.

Avec le recul, pensez-vous que vous aviez des prédispositions pour cette pratique ?

J’étais assez sportif, je courais beaucoup en montagne. Mais je pense que n’importe quelle personne capable de tenir sur ses deux jambes peut rapidement devenir bonne en slackline. Je me suis perfectionné en quelques semaines, car j’ai surtout senti un truc addictif : j’avais besoin de passer beaucoup de temps sur la sangle. J’aimais vraiment l’état dans lequel j’étais quand je pratiquais, donc j’en faisais tous les jours et par tous les temps, même la nuit dans la neige. Je me demandais même ce que je pouvais faire d’autre avant, tellement ça avait pris de place dans ma vie. Et puis via Internet, je suis entré en contact avec les Flying Frenchies, qui étaient les pionniers en France de cette discipline très communautaire. Je suis passé en seulement trois mois d’une pratique solo au ras du sol à ma première fois dans le vide avec eux au niveau de la falaise des Trois Pucelles, au-dessus de Grenoble. J’avais soudain plus d’une centaine de mètres sous moi…

Nathan Paulin, ici en 2015 lors d'une traversée de 110 m dans les gorges de la Jonte, au cœur des Cévennes.
Nathan Paulin, ici en 2015 lors d'une traversée de 110 m dans les gorges de la Jonte, au cœur des Cévennes. - AVENTURIER PATRICK/SIPA

Basculer vers la highline, ça a été d’emblée comme une révélation pour vous ?

Non, cette première traversée, c’était une grosse claque. Je me disais que ça n’était pas du tout fait pour moi (sourire). Ça m’avait terrorisé et ça ne m’intéressait pas du tout de me faire peur. Je n’avais pas la bonne technique pour effectuer le départ assis et j'étais directement tombé. C’était beaucoup plus difficile qu’au ras du sol, ça n’avait rien à voir.

Pourquoi et comment vous êtes-vous alors accroché malgré tout à la highline ?

J’ai repris au ras du sol, puis j’ai tranquillement recommencé dans le vide. Pour combattre cette peur du vide, je me suis mis à écouter de la musique, surtout de la pop-rock, ce qui m’a beaucoup aidé. Quand je suis sur une ligne, je suis plus sensible à la musique. Ça m’a mis dans une bulle, en confiance et je ressentais moins le vide ainsi. A chaque fois, je me disais « Et merde, qu’est-ce que je fais là ? », mais je revenais quasiment tous les week-ends. C’est un peu comme apprendre à marcher quand on est bébé. On tombe et on se fait mal. C’est assez violent, ça demande beaucoup de force et de détermination. Mais une fois qu’on sait faire de la highline, ça devient doux et on peut pratiquer longtemps.

Tout l'univers poétique de Nathan Paulin, en septembre 2021 entre la Tour Eiffel et Chaillot.
Tout l'univers poétique de Nathan Paulin, en septembre 2021 entre la Tour Eiffel et Chaillot. - HOUPLINE RENARD/SIPA

Comment avez-vous pu envisager faire de votre passion, alors extrêmement confidentielle en France, un métier ?

Je finissais un DUT génie mécanique en 2014 et j’ai été invité dans un festival de highline durant deux semaines en Iran. Quitte à m’y rendre, j’ai carrément décidé de consacrer une année sabbatique à la slack. A l’issue de cette année sabbatique, on m’a offert un job en 2015 dans une usine de décolletage en Haute-Savoie. Mais quelques jours avant de commencer ce premier boulot, un gars m’a proposé 300 euros par mois pour participer à quelques événements de slackline. Ça a été mon plus gros saut dans le vide et je suis très heureux d’avoir pris la décision de refuser ce job dans le décolletage, avec le soutien de ma mère. En juin 2015, je battais une première fois le record du monde dans le vide à La Réunion avec 403 m de longueur, et c’était parti. Puis en décembre 2017, relier le Trocadéro depuis la Tour Eiffel (670 m de longueur) m’a vraiment révélé médiatiquement, même si le projet est tombé en même temps que la mort de Johnny Hallyday (sourire).

Selon vous, pourquoi êtes-vous aujourd’hui le seul highlineur professionnel en France ?

Le fait d’être un peu multi-tâches m’a aidé et m’a démarqué des autres. J’ai toujours été bricoleur et débrouillard. Quand il faut mettre sa vie sur un fil, ça demande pas mal de confiance dans l’installation. Avant chaque traversée, il faut par ailleurs obtenir une autorisation de la part des autorités. J’ai pris l’habitude d’arriver avec un dossier technique super propre et un discours rassurant pour les convaincre. Je passe la bonne moitié de mon temps professionnel sur la mise en place d’installations qui peuvent être complexes, comme les 2.200 m du Mont Saint-Michel, où ça m’a pris six mois à temps plein. Je pense que je gère mieux la pression que d’autres, comme quand il faut se lancer de la Tour Eiffel en direct pour le Téléthon, avec la foule en dessous.

A quel point vos sensations peuvent-elles justement fluctuer une fois que vous vous élancez sur la sangle ?

Mes sensations sont liées aux projets. Je ne vais pas ressentir la même chose quand je fais ma traversée record sur le Mont Saint-Michel, où je teste mes limites de concentration, avec les bras en l’air pendant 2 heures, ou quand je parcours 30 m dans un théâtre pour un spectacle. Dans ce cadre-là, je vise surtout la perfection du mouvement et la transmission de quelque chose de beau. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus serein sur mes traversées, même si mes premiers pas sont toujours un peu difficiles. Puis je me retrouve dans une sensation de liberté, de bien-être, de contrôle de ce que je sais faire. Quand je marche sur de très grandes lignes, c’est un peu comme une transe, tous les mouvements sont automatiques. Je peux aussi jouer avec la ligne, m’asseoir ou m’allonger dessus pour avoir des sensations différentes.

Après une dizaine d’années de highline, l’adrénaline d’une traversée dans le vide peut-elle parfois laisser quasiment place à de la routine, même dans une discipline aussi extrême ?

Oui, il peut y avoir une forme de routine. Certains projets peuvent même procurer davantage d’adrénaline chez les spectateurs que chez moi. Et puis je suis obligé de maîtriser d’éventuelles montées d’adrénaline. Car autant ça peut être positif sur un moment très court afin d’être ultra attentif à tout sur la ligne, autant c’est intenable d’être sous adrénaline pendant 2 heures. Aujourd’hui, grâce à l’apport de la slackline, je peux affronter avec beaucoup plus de sérénité des situations de la vie en général.

N’est-il pas difficile parfois de redescendre de votre sangle, où vous vous sentez « libre », pour retrouver la vraie vie ?

Si, ça peut encore m’arriver quand je vis une expérience très intense. Il y a toujours une forme de blues après. Mais j’enchaîne tellement de projets inattendus que je mesure bien tout ce que la slackline m’a apporté dans mon quotidien. Avant elle, j’avais traversé des moments où je n’étais vraiment pas bien durant mes études. J’étais stressé et sujet à des épisodes de dépression. Là, je fais quelque chose qui me plaît profondément et je suis certain que je m’éclaterai encore dans deux ans.

Nathan Paulin pose, en juin, lors d'une répétition du spectacle « Corps extrêmes » au théâtre national de Chaillot.
Nathan Paulin pose, en juin, lors d'une répétition du spectacle « Corps extrêmes » au théâtre national de Chaillot. - STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Dès votre record au Mont Saint-Michel, vous avez par exemple annoncé rêver d’une traversée entre la Tour Eiffel et la Tour Montparnasse, soit 2,7 km de longueur…

C’est vrai, mais il n’y a pas encore de date précise, et ça ne sera pas avant 2023 ou 2024. En tout cas, grâce à la highline, je suis déjà allé 12 fois en Chine, et jamais je me serais imaginé me retrouver un jour à l’affiche d’un spectacle joué au théâtre national de Chaillot (Paris 16e).

Que vous apporte justement ce projet « Corps extrêmes » de Rachid Ouramdane, qui tournera dans les prochains mois à Lyon, Bruxelles, Londres, Madrid… ?

C’est un ballet aérien qui rassemble acrobates et sportifs tout en s’appuyant sur des témoignages. Ça me permet de faire comprendre ma pratique aux spectateurs, et ainsi de casser l’image du « fou tout en haut » qu’ils ont parfois de moi. Partager une performance avec d’autres artistes est hyper intéressant.

Que représente pour vous, le Haut-Savoyard, ce prochain projet inédit du 19 juillet, avec 800 m de slackline, à 50 m au-dessus du lac d’Annecy ?

Ce sera fort car c’est la traversée que je faisais à vélo pour filer de mon appartement étudiant jusqu’au parc où j’installais ma slackline au ras du sol à l’époque. C’est le théâtre Bonlieu qui organise cette soirée, dans le cadre du festival Annecy Paysages, et ça va être poétique.

Alors que le grand public voit la highline comme un sport en tout point dingue, votre sérénité est-elle toujours totale ?

Non, et c’est ce qui peut me fatiguer le plus dans ma pratique. A chaque nouveau projet, je sais que je mets ma vie en jeu. Il y a des problèmes de sécurité différents, donc ça me pousse sans cesse à réfléchir et c’est un peu épuisant au quotidien de devoir toujours tout maîtriser pour que les choses se passent bien. Dans la plupart des autres métiers, si ça tourne très mal, les gens peuvent perdre de l’argent ou se faire virer. Moi, s’il y a une fois un raté, je suis mort, il n’y a pas vraiment d’alternative…