Un ministre de l’Education doit-il forcément scolariser ses enfants dans l’enseignement public ?

ECOLE Le nouveau locataire de la Rue de Grenelle, Pap Ndiaye, subit des critiques pour avoir scolarisé ses deux enfants dans l’enseignement privé

Delphine Bancaud
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Pap Ndiaye, ministre de l'Education nationale et de la Jeunesse.
Pap Ndiaye, ministre de l'Education nationale et de la Jeunesse. — Romain GAILLARD/POOL/SIPA
  • Depuis sa nomination Rue de Grenelle en mai dernier, le nouveau ministre de l’Education suscite la curiosité. Mais il est aussi l’objet de vives attaques de la part de ses détracteurs.
  • Le fait que ses deux enfants soient scolarisés à l’Ecole alsacienne, à Paris, est critiqué. Certains de ces prédécesseurs ont aussi dû répondre à des questions sur ce thème.
  • Un débat qui devrait vite passer lorsque le ministre entrera dans le vif du sujet.

C’est la rançon de la notoriété. Chaque fait et geste du nouveau ministre de l’Education, Pap Ndiaye, est désormais scruté. Encore davantage par ses détracteurs, le plus souvent d’extrême droite, qui fustigent sa nomination. Dans un portrait qui lui était consacré le 26 mai, Paris Match révélait que les deux enfants de Pap Ndiaye étaient scolarisés à l’Ecole alsacienne, dans le 6e arrondissement de Paris. Une information relayée sur Twitter par Eric Zemmour, qui s’est empressé d’y voir une contradiction entre un homme luttant contre les discriminations mais qui « a placé ses enfants dans une école d’élite de l’enseignement privé ».

L’extrême droite n’a pas été la seule à critiquer le choix du ministre et de sa compagne pour leurs enfants. Ce qui a poussé les journalistes du Parisien à lui poser une question à ce sujet lors d’une interview parue samedi. Pap Ndiaye y précise que ses enfants avaient été scolarisés en REP + avant de l’être à l’Ecole alsacienne. Tout en justifiant sa démarche : « Il y a des moments qui, dans le développement de l’enfant, peuvent être compliqués. C’est le choix de parents d’enfants pour lesquels à un moment, les conditions d’une scolarité sereine et heureuse n’étaient plus réunies ». Des mots qui ne semblent pas avoir toujours été bien reçus par les enseignants de l’Education prioritaire.

Une polémique pas nouvelle

Pap Ndiaye n’est pas le premier ministre de l’Education à subir une polémique à propos de ses choix éducatifs. « En 2002, le ministre de l’Education de l’époque, Luc Ferry, avait déclaré que ses trois enfants étaient inscrits dans une école privée catholique de l’Ouest parisien », se souvient l’historien spécialiste de l’Education Yann Forestier. Auparavant, François Bayrou, qui a occupé ce poste entre 1993 à 1997, avait déclaré au Monde que sur ses six enfants, « trois étaient alors à l’école publique, et trois dans l’école privée ».

Plus récemment, en 2015, Najat Vallaud-Belkacem avait indiqué sur BFMTV : « Mes enfants sont évidemment scolarisés dans le public ». Elle répondait à une polémique lancée à tort par Nicolas Dupont-Aignan, qui avait affirmé que ses enfants étaient inscrits dans une école privée. Interrogé lui aussi sur ces enfants par Léa Salamé lors de la Grande émission le 15 février 2018, Jean-Michel Blanquer avait répondu : « J’en ai les trois-quarts dans le public ».

Choix privé ou décision symbolique ?

Alors, la décision, pour un ministre de l’Education, de scolariser ses enfants dans l’enseignement public ou privé est-elle une question d’ordre privé ? Ou doit-elle être portée à la connaissance des citoyens ? Najat Vallaud-Belkacem avait tranché. « Et alors ? Il y a une liberté d’enseignement en France. Que certains choisissent de mettre leurs enfants dans le privé, c’est leur décision et leur choix ». Du coté des syndicats, on reste prudent sur la question : « On ne veut pas polémiquer sur le sujet. On préfère débattre des dossiers de fond », nous déclare une syndicaliste qui préfère rester anonyme. D’autant que Pap Ndiaye n’était pas une personnalité politique auparavant et qu’il n’allait pas désinscrire ses enfants du privé en cours d’année, a fortioro à quelques semaines des vacances d’été.

Mais même s’ils ne veulent pas s’attarder sur la question, et surtout cibler le nouveau ministre, certains acteurs de l’Education pointent quand même le symbole : « Par principe, on peut estimer que nos responsables politiques devraient avoir un devoir d’exemplarité en inscrivant leurs enfants dans l’enseignement public. C’est une manière de montrer que le ministre croit en la politique mise en place », déclare ainsi Eric Labastie, président de la FCPE. « Il est préférable qu’un ministre de l’Education scolarise ses enfants dans le public, car cela marque sa confiance dans l’institution. Dans le cas contraire, cela peut participer à renforcer les fausses représentations, avec l’idée fausse qu’un enfant aura de meilleures conditions d’apprentissage dans le privé », estime la syndicaliste.

« On a bien des dossiers plus importants sur la table »

Selon Yann Forestier, si le sujet est mis en lumière en ce moment, cela tient surtout à la surprise de la nomination de Pap Ndiaye : « Il est la caution de gauche du nouveau gouvernement. Sa nomination est avant tout une affaire de communication. Cette information peut donc fragiliser l’image du ministre, qui est d’autant plus observé en ce moment qu’il n’est pas encore réellement rentré dans l’action ». Et le fait que ses enfants soient à l’Ecole alsacienne accentue l’effet caisse de résonance.  « Cet établissement a la réputation d’être un ghetto de riches, un univers extrêmement protégé. Cela insinue l’idée que l’enseignement privé est un recours devant l’insuffisance du public. Notamment quand un enfant rencontre des difficultés dans sa scolarité », poursuit l’historien.

Une chose est sûre, selon les observateurs du monde de l’Education : ces critiques vont vite s’éteindre. « On a bien des dossiers plus importants sur la table. Comme la rémunération des enseignants et la crise des vocations dans l’Education nationale », souligne la syndicaliste. « Lorsqu’on ne sera plus dans l’expectative, cette information ne sera plus montée en épingle », renchérit Yann Forestier.