Handicap : « Chaque été, c’est "Indiana Jones" »… La galère des personnes malvoyantes pour partir en vacances

INEGALITES Problèmes pour réserver un voyage sur Internet, accès aux loisirs limité sur place… Planifier des vacances est un parcours du combattant pour les personnes déficientes visuelles

Delphine Bancaud
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Les déficients visuels ont du mal à trouver des lieux de vacances qui les accueillent avec leur chien.
Les déficients visuels ont du mal à trouver des lieux de vacances qui les accueillent avec leur chien. — Canva
  • Selon une étude de la Fédération française des associations de chiens guides d’aveugles (FFAC) dévoilée par 20 minutes, une personne malvoyante sur deux a déjà renoncé à partir en vacances.
  • Car la somme d’obstacles à franchir est souvent énorme. Les sites Internet dédiés au tourisme sont encore trop peu accessibles aux personnes déficientes visuelles.
  • Leurs chiens guides ne sont pas acceptés partout. Et l’accès aux loisirs sur place est souvent limité.

« C’est comme ça chaque année. Dès que je vois les vacances d’été approcher, je me demande ce que je vais pouvoir faire pendant deux mois », explique Flore, 26 ans, professeur de français en collège et malvoyante. Pour elle, comme pour les 2 millions de personnes malvoyantes en France, partir en congé n’a rien d’une formalité, mais tout d’une galère.

Dès la préparation du périple, le parcours du combattant commence. Selon une étude de la Fédération française des associations de chiens guides d’aveugles (FFAC) dévoilée par 20 minutes, 70 % des personnes déficientes visuelles rencontrent des difficultés pour réserver en ligne un billet, un hôtel ou un séjour car 90 % des sites ne sont toujours pas accessibles. « Les sites sont mal conçus et le logiciel de synthèse vocale lit les informations dans le désordre, ce qui rend les infos incompréhensibles. Beaucoup d’entre eux demandent aussi de valider la commande par Captcha. Ce qui n’est pas possible pour un non-voyant », constate Alexandra Blanchin, directrice générale de la FFAC. « Parfois la synthèse vocale se déclenche en anglais. Ou les sites sont bourrés d’images que le logiciel décrit à chaque fois. Chaque été, je passe des journées entières à surfer sur ces sites », souligne aussi Flore. Les sites proposent parfois une assistance par téléphone, mais ce n’est pas du tout systématique.

« Encore trop de lieux de tourisme refusent les chiens guide »

Alors que certains n’ont qu’à poser le doigt sur une carte pour décider où ils vont voyager, 70 % des personnes déficientes visuelles déclarent être restreintes dans leur choix de destination, en raison du manque d’accessibilité de certains lieux. « Encore trop de lieux de tourisme refusent les chiens guides. Ce n’est pas le cas dans les résidences de vacances ou les hôtels, mais dans des gîtes ou des appartements en location. Nous devons bien souvent appeler les propriétaires pour les rassurer et les convaincre d’accueillir la personne malvoyante et son chien », indique Alexandra Blanchin. Et quand ils arrivent à réserver, les clients ne sont pas toujours satisfaits : « J’avais réservé un Airbnb à Cabourg. Et sur place, on a dû refaire le ménage, car la poubelle était pleine et les serviettes de toilettes sales des précédents locataires étaient encore là », raconte Flore.

Bien sur, il existe des organismes proposant des voyages en groupe conçus spécifiquement pour personnes malvoyantes. « Mais bien souvent, les personnes qui souffrent d’un handicap n’ont pas envie de partir avec des gens qui rencontrent les mêmes difficultés qu’elles », observe Alexandra Blanchin. Ce que confirme Flore : « Je suis déjà partie avec ce type de structures. Et à chaque fois j’étais la plus jeune et entourée de retraités. Parler des problèmes d’arthrose et jouer au bridge, ce n’est pas trop mon truc », lance-t-elle.

Une personne malvoyante sur deux a déjà renoncé à partir

Pour ceux qui parviennent à partir, une fois sur le lieu des vacances, les difficultés en matière de mobilité subsistent parfois. En effet, 63 % des répondants estiment ne pas pouvoir se déplacer aisément, les transports et la voie publique n’étant pas adaptés à leur handicap. Exemple : « Alors que loi spécifie que les chauffeurs de taxi et de VTC doivent prendre en charge les personnes mal voyantes, beaucoup le refusent lorsque celles-ci sont accompagnées d’un chien guide », relève Alexandra Blanchin. L’accès aux loisirs est également limité : il est difficile de pratiquer une activité physique (baignade, randonnée, équitation), ou culturelle (musées, visites de monuments). « Faire du shopping, ou pratiquer une activité sportive n’a rien d’évident pour une personne déficiente visuelle, si elle n’est pas accompagnée », souligne Alexandra Blanchin.

Un avis partagé par Flore : « Chaque été, c’est Indiana Jones. Il faut systématiquement vérifier que je peux faire les activités sans me mettre en danger. Et je constate que certains musées ne sont pas dotés d’audioguides ou de guide tout court. Au resto, la carte est encore souvent au format papier et il n’est pas rare que les toilettes soient au bout d’un escalier. » Cette somme d’obstacles est telle que certains décident de ne pas voyager. Ainsi, une personne déficiente visuelle sur deux a déjà renoncé à partir en vacances. Flore, elle n’a pu caler qu’une semaine de vacances cet été : « Je partirai chez un ami à l’île d’Yeu. Ça ne fait pas beaucoup sur deux mois de vacances », regrette-t-elle.

*Etude OpinionWay pour la Fédération française des associations de chiens guides d’aveugles, réalisée auprès de 309 personnes déficientes visuelles possédant un chien guide interrogées par téléphone sur système CATI (Computer Assisted Telephone Interview), entre le 25 avril et le 6 mai 2022.