lle-de-France : Le burkini est un « épiphénomène » sur les bases de loisirs

ENQUETE « 20 Minutes » a sollicité toutes les bases de loisirs d'Ile-de-France dotées d’un plan d’eau ou de piscines et fait le point sur la fréquence et la progression du burkini dans ces lieux

Aude Lorriaux
— 
Une femme vêtue d'un burkini se baignant à la mer. (Illustration)
Une femme vêtue d'un burkini se baignant à la mer. (Illustration) — AP/SIPA
  • Le burkini dans les bases de loisirs est un « épiphénomène » qui représente moins de 1 % des cas, estiment sept responsables de bases de loisirs franciliennes que nous avons contactées, sur les onze dotées d’un plan d’eau ou d’une piscine que compte la région.
  • Le phénomène est stable depuis plusieurs années, contrairement à ce que laisse entendre un article du Figaro titré Le burkini déferle sur les bases de loisirs franciliennes.
  • Le burkini est généralement autorisé sur le bord de l’eau mais interdit à la baignade, pour des raisons d’hygiène et de sécurité qui font débat.

Le burkini « déferle »-t-il sur les bases de loisirs d' Ile-de-France, comme cela a pu être écrit dans la presse récemment ? Non, le phénomène ne date pas de 2022, et ne connaît aucune croissance particulière cette année, selon une majorité des 11 bases de loisirs franciliennes dotées de plans d’eau ou de piscines. Toutes ont été contactées par 20 Minutes, et sur les sept bases qui nous ont répondu, le message est unanime : cette idée d’une croissance soudaine et récente du burkini dans les bases de loisirs est au mieux exagérée, au pire complètement fausse.

Un « épiphénomène ». C’est le terme utilisé par Jean Yves Roux, directeur de la base de loisirs du Val de Seine (Yvelines), pour qualifier le burkini sur ses plages. Le directeur estime que cela représente « moins de 1 % » de cas. C’est grosso modo l’avis des autres responsables. « On n’en a pas beaucoup. […] C’est une minorité qui contredit les règles », affirme par exemple Cyrille Marchadour, directeur général de la base de l’Ile de loisirs Jablines-Annet (Seine-et-Marne). Il ajoute : « “Déferle” me paraît un bien grand mot. »

« On a un grand maximum de 20 cas par saison, et ce sont des personnes qui respectent la décision et ne se baignent pas », explique quant à elle Roxane Latger, responsable de la communication de la base de loisirs de Buthiers (Seine-et-Marne), qui compte selon elle au moins 60.000 visiteurs et visiteuses par saison. « Je n’en ai jamais vu », rapporte une employée de la mairie qui fréquente la base de Varennes-sur-Seine (Seine-et-Marne) toutes les semaines. « On doit avoir un cas ou deux dans la saison, et ça se règle assez rapidement. On a eu au maximum en dix ans à gérer trois femmes dans un week-end – soit sur 5.000 personnes – en 2019 ou 2018 », complète Abdelaziz Ammari, directeur du syndicat mixte qui gère la base de loisirs du Port aux Cerises (Essonne).

Phénomène « stable depuis son apparition »

Le burkini ne fait pas non plus l’objet d’une progression particulière cette année, ou d’un accroissement soudain, selon tous acteurs et actrices du terrain. « Je n’ai pas constaté plus ou moins de burkinis que les autres années », avance un chargé d’évènementiel et d’accueil de la base de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise). « Je ne sens pas de flambée de burkinis sur les plages par rapport à 2018, 2019 », rapporte Baptiste Eponville, responsable du pôle baignade de la base de loisirs de Torcy (Seine-et-Marne), qui note une augmentation plutôt autour de 2015, après les attentats. Jean Yves Roux, qui officie comme directeur de sa base depuis 23 ans, date lui aussi spontanément l’arrivée du phénomène « il y a 6-7 ans ». « Je n’ai pas constaté un développement du phénomène, qui est assez stable depuis son apparition », ajoute-t-il.

Il faut préciser que si le burkini est interdit dans l’eau, il est autorisé sur le bord dans toutes les bases de loisirs contactées, à l’exception de la base de loisirs du Port aux Cerises, où il est interdit aux abords de la piscine pour une question d’organisation, fait valoir son responsable. Le burkini n’est en principe rien d’autre qu’un voile qui va dans l’eau, or le voile est autorisé dans l’espace public en France. Son interdiction dans l’eau est décidée pour des raisons d’hygiène et de sécurité, avancent les bases de loisirs, au même titre que les personnes qui voudraient se baigner toutes habillées.

« Plus on porte de textile, plus c’est dur de nager »

« A aucun moment on ne rentre dans des raisons religieuses », fait valoir Baptiste Eponville, qui avance des raisons d’hygiène. « Nous sommes sur un lac qui n’a pas de connexion avec une rivière, pas de renouvellement d’eau, et nous avons des normes à respecter. C’est pour cela que nous avons presque les mêmes règles qu’une piscine : on autorise que le short de bain ou le maillot de bain. On limite aussi la présence des oiseaux, on oxygène un maximum l’eau, on ramasse les algues… », détaille Cyrille Marchadour.

Tous les responsables interviewés ont tenu aussi à expliquer pourquoi le burkini est selon eux potentiellement dangereux en cas de noyade, comme tout vêtement recouvrant tout le corps. « Le burkini prend plus d’eau qu’un maillot de bain, une dame qui est en burkini aura plus de mal à revenir au bord, plus on porte de textile, plus c’est dur de nager », avance Baptiste Eponville. « Une personne habillée est plus difficile à secourir qu’une personne en maillot », complète Cyrille Marchadour.

Le Défenseur des Droits pas convaincu par les arguments contre le port du burkini

Il faut savoir que les bases de loisirs sont financées par la région, qui leur impose aussi sa charte de la laïcité. Cette charte stipule que les agents de service public ont, conformément à la loi de 1905, un « devoir de stricte neutralité » et que les usagers doivent se garder de tout « prosélytisme religieux » et de « tout comportement de nature à risquer de porter atteinte aux règles d’hygiène, de sécurité ou à troubler l’ordre public ». Ce n’est rien de plus que le rappel de la loi en France : le burkini n’est donc pas formellement interdit dans les bases de loisirs, sauf dans l’eau pour des raisons d’hygiène et de sécurité, et sauf à créer un trouble à l’ordre public, les détails de ces principes étant laissés à l’appréciation des responsables de ces bases.

Pour certaines personnes, les arguments d’hygiène avancés par les établissements qui refusent le burkini dans l’eau sont néanmoins contestables. C’est le cas de Jacques Toubon, Défenseur des Droits, qui jugeait en 2018 que le burkini est « conçu pour le milieu aquatique et élaboré afin de se conformer aux normes d’hygiène des piscines ». « Une interdiction du burkini pour de simples raisons d’hygiène ne se justifie donc pas », concluait le Défenseur qui s’interrogeait sur l’autorisation des combinaisons de plongée.

« C’est une combinaison néoprène qui a une flottaison positive, et on l’autorise uniquement pour les compétitions. Ce sont des athlètes qui viennent nager. Un burkini c’est du textile, c’est comme un maillot de bain, ça ne flotte pas. Et les combinaisons en néoprène sont utilisées au milieu du lac, pas là où il y a de la baignade », fait valoir Cyrille Marchadour, le DG de la base de l’Ile de loisirs Jablines-Annet.

Cette base de loisirs de Jablines-Anet a reçu en décembre 2020 un courrier de la Défenseure des droits, jugeant que l’« interdiction du burkini au sein de la base de loisirs est susceptible de constituer une discrimination ». Mais l’affaire est toujours en cours d’instruction, nous ont fait savoir les services de la Défenseure Claire Hédon.