Gardes à vue, « viols et proxénétisme » et « impunité du porno »… Retour sur l’affaire « Jacquie et Michel »

ENQUETE Le propriétaire du site « Jacquie et Michel » a été placé en garde à vue mardi dans l’enquête ouverte en juillet 2020 à Paris pour « viols et proxénétisme »

Marion Pignot
La plateforme X Jacquie et Michel parodie des séries à succès.
La plateforme X Jacquie et Michel parodie des séries à succès. — KROD/WPA/SIPA
  • Le propriétaire du site « Jacquie et Michel », Michel Piron, et quatre autres personnes ont été placés en garde à vue mardi dans l’enquête ouverte en juillet 2020 à Paris pour « viols et proxénétisme ».
  • « Jacquie et Michel », c’est un groupe né en 1999 et qui a fondé son succès sur l’achat à petit prix de vidéos amateurs en France. Il annonçait 15 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2016.
  • Retour sur l’affaire « Jacquie et Michel », coup de tonnerre dans l’industrie du porno amateur.

Depuis un an, des affaires judiciaires exceptionnelles contraignent le porno français à réagir et à changer ses pratiques, une étape difficile pour un milieu où le consentement est une notion parfois abstraite. Au centre de ce dossier, le site pornographique « Jacquie et Michel », actuellement sous le coup d’une enquête pour « viols » et « proxénétisme », et la tentaculaire affaire visant les pratiques de « French Bukkake ». Une plateforme qui propose des vidéos extrêmement violentes mettant en scène des jeunes femmes faisant souvent leurs débuts dans l’industrie.

Ce serait la première fois en France que des acteurs pornos sont poursuivis pour « viol ». Alors que ce mardi, le propriétaire de « Jacquie et Michel » a été placé en garde à vue, 20 Minutes fait le point sur cette affaire qui ébranle l’industrie du porno amateur.

« Jacquie et Michel » , c’est quoi ?

« Jacquie et Michel » est un groupe né en 1999 et qui a fondé son succès sur l’achat à petit prix de vidéos amateurs en France. Le groupe, qui détient notamment le site pornographique à son nom, annonçait 15 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2016. « Jacquie et Michel » a professionnalisé peu à peu sa production, pour en venir à concurrencer désormais le groupe Dorcel et se place parmi les leaders de l’industrie pornographique.

Où en est-on de l’enquête pour « viols et proxénétisme » le concernant ?

Le propriétaire du site « Jacquie et Michel », Michel Piron, et quatre autres personnes ont été placés en garde à vue mardi dans l’enquête pour « viols et proxénétisme ». Nicolas Cellupica, l’avocat du groupe Arès, présidé par Michel Piron et détenteur du célèbre site pornographique éponyme, a annoncé le placement en garde à vue de son client âgé de 64 ans ainsi que de sa femme, Araceli, âgée de 60 ans.

Michel Piron est retenu notamment pour « agressions sexuelles » ainsi que pour complicité de plusieurs infractions, parmi lesquelles « viols aggravés », « proxénétisme aggravé » et « traite des êtres humains », selon le parquet de Paris.

Trois hommes, présentés comme des « acteurs » par une source proche du dossier, sont notamment en garde à vue pour « viols aggravés ou en réunion », « traite des êtres humains » ou encore « proxénétisme », toujours selon le parquet.

A quand remonte l’enquête ?

Le parquet de Paris a lancé en juillet 2020 cette enquête pour « viols et proxénétisme », confiée au 3e district de police judiciaire de Paris, après un signalement adressé par Osez le féminisme, les Effronté-es et le mouvement du Nid. Ces trois associations relayaient les témoignages de plusieurs actrices. En substance, celles-ci assurent que de nombreuses actrices se voient imposer des pratiques sexuelles « hors normes et douloureuses » alors qu’elles ne sont pas consentantes. Et qu’elles subissent ensuite la diffusion de leur image, voire de leur identité, sans disposer du moindre contrôle sur cette diffusion. « C’est pour cela que nous qualifions la pornographie d’acte de torture et de barbarie », résumait à 20 Minutes Claire Quidet, présidente du Mouvement du Nid, dans ce signalement.

Point de départ de toute cette affaire ? La diffusion par le site Konbini, en février 2020, du témoignage de deux actrices racontant avoir subi des actes sexuels auxquels elles n’étaient pas préparées. Selon le parquet, « la procédure compte sept plaignantes » à ce jour.

Reste que la plateforme, popularisée par la formule « On dit merci qui ? », n’est que l’arbre qui cache une gigantesque forêt d’autres sites pornographiques sur lesquels les vidéos sont également diffusées afin de multiplier les revenus déclenchés par chaque visionnage. Une autre enquête, menée à Paris depuis 2020, vise ainsi les pratiques de la plateforme « French Bukkake ». Au moins 12 personnes, dont les producteurs surnommés Pascal OP et Mat Hadix, sont poursuivies dans ce dossier exceptionnel par son ampleur et ouvert pour « traite d’êtres humains aggravée », « viol en réunion » ou « proxénétisme aggravé ». Depuis, les enquêteurs ont identifié une cinquantaine de victimes.

Que dit la loi ?

C’est un sujet qui fâche encore dans l’industrie du porno : la distinction entre « professionnel » et « amateur ». A la suite des révélations sur les violences dans le secteur, des plateformes françaises comme « Dorcel » ou « Jacquie et Michel » ont annoncé en novembre 2020 leur volonté d’adopter des chartes éthiques et déontologiques. Reste que mardi, à l’annonce du placement en garde à vue de son client, l’avocat de Michel Piron a de nouveau martelé que « la pornographie n’avait jamais été assimilée à de la prostitution : une actrice porno n’est pas une prostituée et un réalisateur ou diffuseur n’est pas un proxénète ».


Pourtant, en janvier 2022, Osez le féminisme a procédé au signalement de 200 vidéos « illégales » sur des sites pornographiques, dont Pornhub. Selon elle, ces vidéos mises en ligne sur des sites classés X grand public comporteraient des scènes « d’actes de torture et de barbarie » ou encore des faits de « pédocriminalité ». « Le « porno amateur » est un vaste mensonge. Seul existe un système de proxénétisme organisé. Les pénétrations sexuelles sont obtenues sous contrainte pour des (…) femmes rabattues et piégées, les diffusions incontrôlées des vidéos sont la norme de cette industrie criminelle », a ainsi rappelé mardi Osez le féminisme.

Début février, la délégation aux droits des femmes du Sénat a entendu deux journalistes ayant enquêté sur le milieu « terrifiant » de l’industrie de la pornographie. L’objectif : protéger les actrices et encadrer les productions. Les conclusions sont plus qu’attendues par les associations féministes, qui réclament « la fin de l’impunité pour l’industrie criminelle pornographique ».