Violences conjugales : Toujours un tabou chez les couples homosexuels ?

VICTIMES Sentiment d’illégitimité ou de trahison, peur de l’outing, violence invisible… Pour les victimes de violences conjugales au sein d’un couple de même sexe, les obstacles sont nombreux

Manon Aublanc
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Illustration de violences conjugales.
Illustration de violences conjugales. — A. Gelebart / SIPA
  • En 2019, 146 femmes et 27 hommes sont morts sous les coups de leur partenaire ou ex-partenaire, selon l’étude nationale relative aux morts violentes au sein du couple.
  • Parmi les 173 décès, huit sont survenus au sein de couples du même sexe, dont sept couples d’hommes.
  • Si on attribue quasiment systématiquement les violences conjugales à un homme sur une femme, elles existent aussi au sein des couples homosexuels. Mais entre la difficulté d’en parler, les violences psychologiques invisibles et le sentiment d’illégitimité, les victimes sont nombreuses à garder le silence.

Si les violences conjugales ont connu une médiatisation importante ces dernières années, libérant la parole des femmes, pour les victimes de couples homosexuels, l’omerta continue. Dans l’imaginaire collectif – et dans les données –, les violences conjugales sont quasiment majoritairement le fait d’un homme sur une femme, pourtant les couples de même sexe n’échappent pas à cette réalité. En 2019, 173 personnes ont été tuées par leur partenaire ou leur ex-partenaire. Parmi ces décès, huit sont survenus au sein de couples du même sexe, dont sept dans des couples d’hommes, selon l'étude nationale relative aux morts violentes au sein du couple réalisée par le ministère de l’Intérieur.

S’il n’existe pas d’études précises en France sur les violences conjugales dans les couples de même sexe, aux Etats-Unis, une étude, intitulée « National Intimate Partner and Sexual Violence Survey » et réalisée en 2010, révèle que 35 % des femmes hétérosexuelles ont subi des violences de la part de leur partenaire, contre 43,8 % des lesbiennes. Du côté des hommes, ils sont 29 % chez les hétéros et 26 % chez les gays. Des chiffres relativement proches.

Un sentiment d’illégitimité

Les personnes homosexuelles ayant elles-mêmes intériorisé les violences conjugales comme le fait d’un homme sur une femme, difficile pourtant pour les victimes dans les couples de même sexe de se sentir légitimes. « Le discours médiatique ne parle que de violences des hommes sur les femmes, donc certaines victimes de couples homosexuels ne se reconnaissent pas dans cette définition, elles ne se sentent pas légitimes et ne se considèrent pas comme victimes », explique Johan Cavirot, le président de l’association FLAG !, créée par des policiers et fonctionnaires de justice LGBT.​

Dans ce cadre, il n’est pas toujours facile de pousser la porte d’un commissariat pour déposer plainte, selon Ralph Souchet, le vice-président du GAGL45, le Groupe d’action gay et lesbien du Loiret : « C’est déjà dur de parler de violences conjugales, de déposer plainte, mais quand en plus, on fait partie d’une minorité, ça l’est encore plus ».

Pour l’avocate Me Anne-Sophie Laguens, qui défend des personnes LGBT, les policiers eux-mêmes ne sont pas suffisamment formés sur l’accueil des victimes, notamment des personnes LGBT : « Déjà que la prise en charge de victimes hétérosexuelles de violences conjugales, ce n’est pas toujours évident, pour les personnes homosexuelles, on en est encore loin », estime-t-elle, notant néanmoins les progrès réalisés par les forces ces dernières années, notamment grâce à l’association FLAG ! qui forme les policiers et gendarmes aux thématiques LGBT depuis 2013. « Il faut s’y intéresser. Peu importe l’orientation, les violences conjugales relèvent toujours du droit pénal, elles doivent être révélées et condamnées ».

Des violences invisibles

Si la violence existe aussi bien chez les couples hétérosexuels que chez les couples homosexuels, la violence psychologique est davantage présente chez ces derniers, note Ralph Souchet, évoquant dans certains cas le mépris, l’humiliation, le harcèlement, l’emprise psychologique ou encore la domination. Mais pour le vice-président du GAGL45, il y a deux chantages particulièrement récurrents dans les couples même sexe : « Celui de l’outing, c’est-à-dire révéler l’homosexualité de son partenaire à ses amis, sa famille ou son environnement professionnel, et celui à la sérologie, avérée ou pas ». « C’est la différence avec une femme victime de violences conjugales de la part de son mari. Si elle en parle, elle ne sera pas rejetée par son entourage, elle sera soutenue. Une personne homosexuelle, elle, pourrait être rejetée ou mise à l’écart pour son orientation sexuelle ou sa sérologie », complète Johan Cavirot.

D’autant plus que ces violences psychologiques sont invisibles à l’œil nu, une caractéristique qui augmente encore un peu plus l’omerta pour les victimes homosexuelles. « Quand on parle de violence conjugale, on imagine une femme avec un cocard. Mais les violences psychologiques, elles ne sont pas visibles, elles sont sournoises. La victime ne s’en rend pas toujours compte, tout comme les gens extérieurs. Elle peut rester entre quatre murs », alerte le policier.

Et des différences, il y en a aussi entre les couples gays et les couples lesbiens. « Il y a plus de violences physiques chez les couples d’hommes que chez les couples de femmes. A l’inverse, il y a un peu plus de violences psychologiques dans les couples lesbiens, les femmes étant moins socialisées à la violence », décrypte Magali Mazuy, chargée de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED). « La dynamique de la violence dans le couple est basée sur des inégalités. Chez les couples d’hommes, il y a une différence d’âge plus forte que la moyenne, qui va de pair avec une situation économique plus forte. S’il y a une emprise, ce sera souvent de la domination, de l’humiliation ou du mépris par exemple », poursuit la chercheuse.

Une pression supplémentaire

Pour les victimes de violences conjugales au sein d’un couple de même sexe, c’est souvent la double peine. « Pour les couples gays, ils se demandent comment cette violence, d’ordinaire associée aux hommes hétérosexuels, peut se rejouer dans leur couple. Pour les couples lesbiens, elles se disent que leur conjointe, qui est censée être leur alliée face à la classe des hommes, ne peut pas elle aussi être violente », analyse Magali Mazuy. « On pense que les personnes de même sexe s’auto-identifient, donc qu’il ne peut pas y avoir de violences », ajoute Ralph Souchet.

Pour les victimes homosexuelles, les raisons de se taire ne manquent pas, entre la peur de « l’outing », la peur de ne pas être cru, d’être jugé et même de relancer le débat sur le mariage pour tous : « Il y a une pression en plus pour ces victimes-là. On a réussi à avoir ce droit, on s’en est pris plein la tête, on a dû montrer qu’on était aussi bien que les couples hétérosexuels, alors au moindre couac, c’est panique à bord », explique Ralph Souchet. Mais il a bon espoir que la parole se libère. « Il y a une omerta évidemment, on a déjà mis du temps à parler des violences conjugales dans les couples hétérosexuels, ce n’est pas encore le cas pour les couples homosexuels, mais ça va venir », estime le vice-président de l’association.