« Déménager, c’est l’occasion de rencontrer la nouveauté et de se réinventer », explique Thibaut Sallenave

20 MINUTES AVEC Le docteur en philosophie Thibaut Sallenave a passé au crible la palette de sentiments qui nous habitent lorsque l’on décide de faire nos cartons pour vivre ailleurs

Propos recueillis par Delphine Bancaud
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Le déménagement est répertorié comme un des évènements les plus stressants de la vie.
Le déménagement est répertorié comme un des évènements les plus stressants de la vie. — Canva
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous 20 Minutes avec…
  • A l’approche de l’été, de nombreux Français déménagent, souvent dans le stress.
  • Dans Changements d’adresse, une philosophie du déménagement, qui vient de paraître, Thibaut Sallenave, docteur en philosophie, livre une analyse originale sur les bouleversements que provoque le changement de lieu de vie.
Thibaut Sallenave
Thibaut Sallenave - T.Sallenave

Promesse de bonheur ou renoncement ? Comme beaucoup de Français à l’approche de l’été, vous êtes peut-être en train de faire vos cartons en vue d’un prochain déménagement. Une démarche qui peut ressembler à une formalité pour certains, mais qui est un véritablement bouleversement pour d’autres.

Dans Changements d’adresse, une philosophie du déménagement*, qui vient de sortir en librairie, Thibaut Sallenave, docteur en philosophie et enseignant en classe préparatoire, analyse ce que provoque en nous cette mobilité. Pour 20 Minutes, il explique en quoi le déménagement est « une façon de rejouer sa vie ».

« Le déménagement est une expérience cruciale de l’existence », écrivez-vous. Est-ce exact que c’est l’un des événements les plus stressants de la vie pour les Français ?

Oui, et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce qu’il impose des échéances à respecter. Si trois mois sont nécessaires pour mener à bien un déménagement, ce n’est pas toujours possible de disposer de ce temps-là. Ce qui impose une organisation au cordeau. Changer de domicile, c’est aussi consentir à déranger son intérieur, à faire le tri dans ses affaires, ce qui peut être source de malaise. Le fait de mettre en suspens notre ancrage matériel peut également être vécu comme une sorte de vertige. Sans compter l’anxiété que l’on éprouve à l’idée de ne pas réussir à s’approprier notre prochain domicile.

Le déménagement est-il un acte valorisé dans une société qui érige la mobilité comme une valeur ?

C’est encore plus le cas depuis la crise sanitaire. Car les confinements ont transformé la perception de nous avions de nos logements. Ils nous sont apparus comme vulnérables au virus et étouffants. D’où l’envie d’en chercher un autre, qui soit un cocon plus protecteur. C’est ce qui explique en partie l’installation de certains urbains à la campagne.

En quoi un déménagement est « l’occasion de s’accomplir plus authentiquement », comme vous l’écrivez ?

Le changement de domicile, lorsqu’il est choisi, scelle souvent une nouvelle étape de la vie : l’installation avec son conjoint, l’agrandissement de la famille, un nouvel emploi… Ces grands moments sont vécus comme des formes d’accomplissement. C’est l’occasion de se reconstruire ailleurs, de rencontrer la nouveauté, de se réinventer. Cette expérience peut transformer notre identité.

Le fait de changer de lieu de vie mobilise-t-il des qualités chez nous ?

Cela mobilise des qualités organisationnelles et adaptatives. On est tout d’un coup obligé de se défaire d’habitudes, de réagencer notre identité en fonction d’un nouvel habitat. Cela révèle notre capacité à nous accommoder des nouvelles contraintes, à apprivoiser un lieu pour qu’il soit à notre image.

Peut-on éprouver une forme de libération à se séparer de certains meubles et objets ?

Ce travail de désappropriation peut être difficile au début, d’autant qu’il génère de la nostalgie. Mais laisser des choses derrière soi, c’est aussi faire de la place à la personne avec laquelle on partage sa vie. C'est s’ouvrir à un nouveau pan de vie, se désencombrer au sens propre comme au sens figuré.

En quoi le fait de quitter un lieu où l’on a vécu est-il une forme de deuil ?

C’est surtout le cas lorsqu’un déménagement est subi. Par exemple en cas de rupture, de départ en maison de retraite, de perte d’emploi, de décès d’un conjoint… Le déménagement est alors vécu comme un arrachement, une phase de dépossession. C’est une page de vie qui se referme, une situation qui est d’autant plus douloureuse qu’elle n’avait pas été anticipée. Mais même lorsqu’un déménagement a été choisi, c’est quand même une petite mort. Il y a toujours une pointe d’arrachement, car il s’agit à la fois d’un changement d’espace, mais aussi d’un changement temporel et d’un déplacement plus intime.

Comment le surmonter ?

Comme dans tout travail de deuil, il faut laisser passer du temps. Il faut admettre que passer à une autre étape de la vie suppose une forme de renoncement.

Changer de domicile est-il plus souvent un évènement positif pour les personnes issues des CSP + ?

Le déménagement peut être lié à une émancipation sociale, par exemple lorsqu’un jeune trouve son premier emploi et s’installe seul. Ou lorsqu’un foyer accède à la propriété. Mais ces dernières années, le fait de changer de domicile apparaît davantage comme un luxe qui n’est pas accessible à tout le monde. Depuis la crise du Covid-19, ceux qui déménagent sont surtout les cadres ou les professions libérales qui peuvent télétravailler.

Que dit de nous le choix d’une nouvelle adresse ?

Elle raconte souvent notre trajectoire sociale. S’installer dans un beau quartier est vu comme un signe de réussite professionnelle. On peut aussi choisir son lieu de vie en fonction de l’image que l’on veut renvoyer : un quartier bohème, un village paisible… A condition bien sûr, d’avoir le choix. Car parfois, notre adresse reflète justement le fait d’un choix par défaut.

Que provoquent les déménagements à répétition pour ceux qui y sont contraints, comme les familles de militaires, par exemple ?

Cela engendre parfois une sorte d’obligation de mettre à distance les autres, car on sait qu’on ne restera pas. Et le sentiment que l’on n’est jamais chez soi nulle part. D’où une forme de solitude, voire d’insécurité.

A contrario, le fait de ne pas avoir déménagé depuis très longtemps nous installe-t-il dans une stabilité qui peut être, à la longue, un piège ?

Eviter de déménager quand son domicile ne convient plus très bien et qu’on a les moyens de le faire, c’est souvent s’éviter un conflit intérieur. Car on est installé dans une routine qui bride le désir de mobilité. On ne veut pas quitter le cocon. On cède à la tyrannie des habitudes. Or, il y a toujours une part d’inattendu dans la recherche du bonheur.

*Changements d'adresse, une philosophie du déménagement, Thibaut Sallenave, éditions de l'Aube, 20 euros.