Pourquoi imposer « madame le Premier ministre » est « un exercice de soumission »

GENRE « La féminisation des noms de métiers est l’un des indicateurs d’égalité et d’émancipation pour les femmes », affirme Christine Bard

Diane Regny
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La Première ministre Elisabeth Borne, le 16 mai 2022.
La Première ministre Elisabeth Borne, le 16 mai 2022. — Gabrielle CEZARD/SIPA
  • Elisabeth Borne, ancienne ministre du Travail, est devenue Première ministre française, ce lundi. Eric Zemmour, régulièrement accusé de sexisme, a refusé de genrer la nouvelle cheffe du gouvernement au féminin sous prétexte que c’est « moche à l’oreille ».
  • Les femmes de pouvoir ont régulièrement des difficultés – ou des réticences – à porter le nom féminin de leur fonction. Pourtant, dès le Moyen-Âge, les Français utilisaient des mots comme poétesse, artisane ou autrice.
  • Explications avec Christine Bard, historienne, autrice de l'ouvrage Féminismes. 150 ans d'idées reçues et Véronique Perry, chercheure en linguistique.

Ce lundi, Elisabeth Borne est devenue Première ministre. C’est la deuxième fois seulement qu’une femme occupe ce poste en France. Contrairement à la nouvelle cheffe du gouvernement, sa prédécesseure, Edith Cresson entre 1991 et 1992, se faisait appeler « Premier ministre ». Au masculin. Trente ans plus tard, alors qu’Elisabeth Borne accède à cette fonction, le candidat malheureux à la présidentielle  Eric Zemmour a salué la nomination du « Premier ministre », refusant de la genrer au féminin.

Madame le juge, Madame le ministre, Madame le président… De nombreuses personnes refusent toujours de féminiser le nom des professions qu’exercent les femmes. D’après le polémiste d’extrême droite, l’appellation « Première ministre » est « moche à l’oreille ». Un argument « très faible », qui fait sourire Christine Bard, historienne, autrice de l'ouvrage Féminismes. 150 ans d'idées reçues.

Artisanes et autrices depuis le Moyen-Age

« Quand on est à bout d’arguments, on parle du choc esthétique. Certains opposants au droit de vote des femmes disaient que le geste de voter était inesthétique, que voter allait enlaidir les femmes, que travailler allait enlaidir les femmes. C’est une rhétorique très ancienne », explique Christine Bard. En 2018, le journaliste de radio David Abiker s’indignait de l’utilisation du mot « autrice » qu’il trouvait « ultra moche » et il était loin d’être le seul. Fortement similaire, « actrice » n’a, lui, jamais provoqué de telles polémiques.

« La féminisation des noms de métiers est l’un des indicateurs d’égalité et d’émancipation pour les femmes », affirme Christine Bard, qui rappelle que de nombreux métiers étaient féminisés au Moyen-Âge. Les Français utilisaient alors les mots « artisanes » ou « autrices ». Dès 1689, le médecin et homme de lettres Andry de Boisregard s’opposait à cet usage : « Il faut dire cette femme est poète, est philosophe, est médecin, est auteur, est peintre ; et non poétesse, philosophesse, médecine, autrice, peintresse, etc. »

Ecarter les femmes du pouvoir

C’est en réalité au 17e siècle, avec la création de l’Académie française par le cardinal de Richelieu, que la langue française a été « réglementée ». Les « hommes de pouvoir » de l’époque « ont voulu uniformiser le français et imprimer une marque masculine qui leur permettait d’écarter plus aisément les femmes du pouvoir », explique Christine Bard. « Car bien sûr le féminin ne pose pas de problème quand il s’agit de tâches ordinaires, souvent mal payées et peu valorisées », glisse-t-elle. La langue française est censée évoluer « par le bas » grâce aux locuteurs qui la parlent et à l’usage, mais elle est « régentée par  l’Académie française, ces élites, ces aigles royaux qui pensent pouvoir nous dire comment parler », souligne Véronique Perry, chercheure en linguistique.

A la suite d’un très long combat féministe, les Immortels ont fini par accepter le principe de la féminisation en 2019. « Au sommet de l’Etat, et pour ce qui regarde plus particulièrement les charges confiées aux membres du gouvernement, la féminisation s’opère usuellement sans contrainte », déclare l’institution. Pourtant, dans les professions de pouvoir, la féminisation des titres continue à faire grincer quelques dents. A commencer par Eric Zemmour qui « est plus royaliste que le roi » en adoptant cette position, souligne Christine Bard.

Un « outil de domination des hommes sur les femmes »

Et si la position est aujourd’hui minoritaire, il n’est toutefois pas seul. En octobre 2021, le député Les Républicains Julien Aubert a insisté pour appeler la ministre de la Transition écologique « Madame le ministre », malgré plusieurs rappels à l’ordre de Barbara Pompili qui, excédée, a fini par l’appeler « Monsieur la rapporteure ». « C’est un outil de domination des hommes sur les femmes », explique Véronique Perry. Dès qu’une femme a du pouvoir, « il faut la contrôler par la parole, par l’humiliation. C’est un exercice de soumission », ajoute-t-elle.

Pourtant, dès 1998, les femmes ministres sous le gouvernement Jospin demandent à voir leurs fonctions féminisées. Dès 1986, une circulaire est envoyée à l’ensemble du gouvernement afin de faire respecter les fonctions au féminin. « Mais ça ne suffit pas », souligne la linguiste qui rappelle qu’au quotidien, si une femme se présente sous sa fonction féminisée et subi « des moqueries, des remarques et des réactions négatives, ça crée de la lassitude. »

Ces femmes qui veulent des titres d’hommes

D’ailleurs, certaines femmes refusent que leur titre soit féminisé. Ainsi, l’Immortelle Hélène Carrère d’Encausse insiste pour se faire appeler « le Secrétaire perpétuel de l’Académie française ». Michèle Alliot-Marie, ancienne ministre de l’Intérieur et de la Défense, exigeait qu’on l’appelle « Madame le ministre ».

« Il ne faut pas cacher l’opposition d’un certain nombre de femmes à la féminisation. Certaines femmes estiment qu’il s’agit non pas de leur métier mais d’une fonction dont on doit parler au neutre, elles pensent que parler au masculin va laisser la place à la neutralité de la fonction et, inconsciemment, qu’un titre au masculin a une part de noblesse qui disparaît dans le féminin », analyse Christine Bard. De quoi prolonger l’invisibilisation des femmes de pouvoir dans notre pays.