Affaire Delphine Jubillar : Aveux ou affabulations ? Le mari de Delphine confronté à son ancien codétenu

ENQUËTE Ce jeudi, Cédric Jubillar doit être confronté à son ex-codétenu, auprès de qui il serait passé aux aveux. Pour ses défenseurs, les confidences aux gendarmes de ce « Marco » interrogent, alors que les parties civiles affirment qu’il s’agit d’une manipulation de plus du principal suspect

Béatrice Colin
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Lors des fouilles de janvier 2022 à Cagnac-les-Mines pour retrouver le corps de Delphine Jubillar.
Lors des fouilles de janvier 2022 à Cagnac-les-Mines pour retrouver le corps de Delphine Jubillar. — FRED SCHEIBER / AFP
  • Cédric Jubillar, en détention depuis juin dernier pour le meurtre de sa femme, doit être confronté ce jeudi à son ancien codétenu, « Marco ».
  • En détention, le plaquiste aurait confié à ce trentenaire qu’il a tué et enterré sa femme. Des aveux que le codétenu a répétés aux gendarmes et qui ont fait l’objet de nombreuses vérifications.
  • La défense s’interroge sur la valeur donnée par les magistrats instructeurs à la parole de cet ancien détenu au lourd passé judiciaire, alors que certaines parties civiles voient plutôt dans ces pseudo-aveux de Jubillar une nouvelle manipulation.

C’est un témoignage clé de l’accusation. Qui a conduit à de nombreux rebondissements au cours des derniers mois dans l’affaire de la disparition de Delphine Jubillar. Ce jeudi, dans le bureau des juges d’instruction toulousaines, son mari, Cédric, sera confronté à Marc-Aurèle, un de ses anciens codétenus. Surnommé « Marco », cet homme de 37 ans originaire de Corse, assure avoir recueilli à l’automne dernier les aveux du plaquiste tarnais, alors en détention depuis plus de trois mois pour le meurtre de sa femme, disparue dans la nuit du 15 au 16 décembre à Cagnac-les-Mines.

En communiquant par les fenêtres des cellules de la maison d’arrêt de Seysses, Cédric Jubillar lui aurait expliqué avoir tué la mère de ses deux enfants, avant d’être allé enterrer dans la nuit son corps à proximité d’une ferme qui avait récemment brûlé non loin du domicile conjugal. Mais volubile, il ne se serait pas limité à cette simple confession. Le principal suspect aurait aussi indiqué avoir utilisé la voiture « blanche » d’un copain pour déplacer le corps, des faits dont sa nouvelle compagne, Séverine, serait au courant.

Des confidences que « Marco » n’a pas gardées pour lui et a transmis aux gendarmes en charge de l’enquête quelques jours avant sa sortie de détention. Et qui ont orienté en partie les investigations depuis.

Ferme brûlée, transport de corps, etc.

Ainsi, six mois après l’arrestation et la mise en examen de Cédric Jubillar, Séverine est placée le 16 décembre dernier en garde à vue pour « complicité de recel de cadavre ». Avant d’être relâchée 36 heures plus tard sans poursuite. Toujours pour vérifier les déclarations de « Marco », en décembre, la Peugeot 306 blanche d’une connaissance du plaquiste a été saisie et de multiples prélèvements ont été réalisés. Un mois plus tard, d’importants moyens de la gendarmerie et de l’armée ont été déployés pour sonder le terrain autour du lieu-dit de Drignac, à proximité de la ferme brûlée.

Autant d’éléments qui ne manqueront pas d’être évoqués ce jeudi après-midi en présence des deux hommes. Lors d’un précédent interrogatoire, Cédric Jubillar avait déjà expliqué aux deux magistrates en charge de l’instruction qu’il n’avait « pas dit ça sérieusement » à son ancien codétenu. « Ce Marco a tout fait pour se lier avec lui. Il a lui a demandé de manière incessante ce qu’il avait fait de Delphine. Et après lui avoir répondu 50 fois qu’il était innocent et n’avait rien fait, il a sorti cette bêtise », explique Emmanuelle Franck, qui défend les intérêts du mari de Delphine aux côtés de deux autres avocats.

Le lourd passé judiciaire du codétenu

Elle se dit surtout « étonnée que la justice ait autant fait confiance à un homme comme ça » et se demande même s’il se présentera ce jeudi au Palais de Justice de Toulouse. Car Marc-Aurèle est loin d’être un inconnu des services de police. Il a même un casier judiciaire bien garni. Lorsqu’il était mineur, il a été condamné à quinze ans de réclusion criminelle pour viol, torture et acte de barbarie. Mais aussi par deux fois à de la prison ferme pour subornation de témoins et faux témoignages. Il se trouvait en détention à Seysses après avoir été interpellé dans le cadre d’un mandat d’arrêt international au Portugal.

Elle trouve aussi surprenant qu’il ait pu être remis en liberté seulement quelques jours après ses confessions aux gendarmes. « C’est un peu curieux parce que quinze jours plus tôt le tribunal correctionnel avait considéré qu’il ne fallait pas qu’il sorte et avait refusé sa demande de remise en liberté », poursuit l’avocate qui estime que le Corse « a joué sa carte » dans cette affaire.

« Cet homme est venu expliquer que Cédric Jubillar aurait tout avoué, il donne le contenu des prétendus aveux, et ce contenu n’a abouti à rien du tout. Ils ont cherché partout, ils ont tout retourné près de la fameuse ferme et n’ont rien trouvé. Séverine manifestement n’était au courant de rien parce qu’ils l’ont remise en liberté et n’ont jamais envisagé de la mettre en examen. Et la fameuse voiture du copain qui aurait servi à transporter le corps, le Blue Star n’a pas révélé de taches de sang », énumère Emmanuelle Franck.

Une confrontation dont les parties civiles n’attendent pas grand-chose non plus. Parce que pour certaines d’entre elles, la piste des aveux relève plus de l’affabulation que d’une réalité. « On est sur du fake, il n’a aucune raison de craquer là. Depuis le début, je suis convaincu que c’est de la manipulation. Depuis quand on raconte sa vie à des gens en prison qu’on a jamais vus ? C’est de la provocation, de la manipulation, il passe son temps à faire ça. On est obligé de dépenser du temps et de l’argent pour vérifier tout cela. Il veut faire perdre du temps aux enquêteurs », estime Maître Philippe Pressecq qui représente la cousine de Delphine Jubillar.

D’autres résultats d’expertises attendus

Des éléments qui seraient donc distillés à dessein par le principal suspect pour perdre les enquêteurs et les lancer sur de mauvaises pistes aux dépens des autres. Mais pour l’avocat tarnais, l’instruction avance quand même. Notamment grâce aux récentes expertises versées au dossier, notamment la paire de lunettes cassées de la disparue. « Les lunettes pour moi c’est une preuve accablante, parce que lorsqu’elle regarde la télévision avec son fils, les lunettes elles sont mettables. Quand on les retrouve, elles sont immettables, entre-temps elles ont subi un choc », relève Philippe Pressecq qui s’appuie sur les conclusions de la Direction générale de l’Armement qui révèle que « les dommages observés sur la paire de lunettes […] sont la conséquence d’efforts dynamique », comme si elle avait reçu un coup.

Les avocats ne cessent de rappeler que les lunettes de Delphine Jubillar étaient cassées avant la soirée du 15 décembre 2020. « Elles sont fendues au niveau des montures, même son fils a expliqué par un schéma à quel endroit elles étaient cassées avant la nuit des faits, sinon il ne pourrait pas en être témoin. Il n’y avait pas de sang dessus, si elles sont brisées sur le nez de quelqu’un on peut s’attendre à ce qu’il y en ait. Et puis Cédric est vu par un médecin légiste quelques heures après il n’a pas de traces de coups portés ou reçus », argumente Me Franck.

Elle s’attache bien plus aux résultats d’exploitation des données du téléphone de Delphine, qui montre qu’il a été déclenché à 6h52, alors que Cédric se trouvait avec les gendarmes à qui il avait signalé près de trois heures plus tôt la disparition de sa femme.

Aujourd’hui, d’autres résultats d’analyses sont toujours attendus. Ceux des sept traces biologiques, de la sueur, retrouvées dans le coffre de la fameuse voiture blanche qui auraient dû être rendus le 15 avril dernier. Mais aussi l’analyse, à nouveau, de la couette de Delphine et sa housse, sur lesquelles les traces ADN sont recherchées. Tout comme sur les lunettes cassées. « Sur la couette et les lunettes, il y aura évidemment l’ADN de Delphine et Cédric, voire celui des enfants. Ça n’a aucun intérêt », conclut Emmanuelle Franck. Et elle n’hésitera pas à s’en servir dans les semaines à venir devant le juge des libertés et de la détention, lorsqu’il s’agira de plaider en faveur de la remise en liberté de son client, à l’occasion du renouvellement de son mandat de dépôt, un an après son incarcération.