Pédocriminalité dans l’Eglise : « Attend-on d’avoir des suicides pour obtenir réparation ? », s’indignent les victimes du père Ribes

QUE JUSTICE SOIT FAITE A Lyon, le collectif des victimes du père Louis Ribes a dénoncé ce vendredi les « manquements » de l’Eglise et la complexité des démarches d’indemnisation

Caroline Girardon
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Le collectif des victimes du père Ribes a dénoncé les manquements de l'Eglise.
Le collectif des victimes du père Ribes a dénoncé les manquements de l'Eglise. — Olivier Chassignole/AFP
  • Réunies au sein d’un collectif, les victimes du père Louis Ribes ont vivement critiqué l’Eglise qui tarde, selon elles, à les indemniser.
  • « Elle a les moyens de payer et elle doit payer », s’agacent-elles, dénonçant des « manquements » malgré « les paroles ».
  • A Lyon, Grenoble et Saint-Etienne, 49 victimes de l’ancien prêtre [décédé en 1994] se sont fait connaître depuis la révélation de l’affaire, en janvier dernier.

« Dans mon corps, la petite fille est toujours là ». Pendant près de 60 ans, « Nanou » a gardé le silence, taisant la « centaine de viols » qu’elle a subis enfant, de ses 7 ans à ses 12 ans. Une souffrance indélébile, gravée pour l’éternité dans sa chair. Cette mère de famille de 66 ans fait partie des victimes présumées du père Louis Ribes, prêtre du diocèse de Lyon, décédé en 1994.

Il n’y aura jamais de procès, « ce qui est très frustrant ». Mais le plus dur, ce sont « les promesses non tenues » de l'Eglise, indique-t-elle. « Rien n’a été fait », dénoncent les victimes qui viennent de se fédérer au sein d’un collectif. Ensemble, elles ont décidé de parler publiquement pour dénoncer les « manquements » de l’Eglise et la « contraindre à agir à la hauteur de ses engagements ». « Attend-elle que les gens se suicident pour réparer ? » attaque d’emblée Luc Gemet, 58 ans, l’un des porte-parole du groupe.

Les diocèses de Lyon, Grenoble et Saint-Etienne, qui ont conjointement révélé l’affaire au mois de janvier en appelant les victimes à se faire connaître, ont promis de les indemniser. Ils ont également assuré que toutes les œuvres de celui que l’on surnommait « Le Picasso des églises » seraient démontées et remisées, que les livres consacrés aux tableaux ou photos de l’artiste seraient retirés des ventes.

Le père Louis Ribes est soupçonné d'avoir violé et agressions sexuelles de nombreux enfants qu'ils faisaient poser nus lors de séances photos ou d'atelier peinture.
Le père Louis Ribes est soupçonné d'avoir violé et agressions sexuelles de nombreux enfants qu'ils faisaient poser nus lors de séances photos ou d'atelier peinture. - C. Girardon / 20 Minutes

Les livres encore en vente

Seulement, « il y a les paroles et les actes », soupire Annick Moulin, 53 ans. De 8 à 12 ans, la petite fille a posé nue « des dizaines de fois » pour le père Ribes qui s’adonnait, pendant les séances, à des gestes interdits. Sans compter ceux qui se déroulaient sous la table, quand le prêtre, « un ami de la famille », venait dîner chez ses parents. Il y a un « mois et demi », Annick a découvert que les livres d’art en question étaient encore bien présents dans les rayons des librairies lyonnaises. « C’est extrêmement choquant, témoigne-t-elle. Mais ce qui m’a le plus blessé, c’est de voir le nom de mes parents cité à la fin, dans la liste des remerciements. Dans les années 1980, Ribes leur avait vendu un tableau, pour le prix de 300 francs, qui était montré dans ce livre. » Une preuve, selon elle, que les « choses n’ont guère avancé ».

« Est-ce que les tableaux ont vraiment été remisés ? Derrière certains d’entre eux, il y a le prénom d’enfants. Où en est la procédure de désinscription des œuvres au titre des monuments historiques ? », poursuit Annick Moulin. Des interrogations partagées par Luc Gemet, 58 ans. De l’âge de 8 ans jusqu’à 15 ans, il a subi « viols et attouchements » en cascade. Gamin, il a également posé nu, de très nombreuses fois, pour le prêtre qui l’a photographié, dessiné sous toutes les coutures, dans « des positions parfois pédopornographiques ».

Le père Louis Ribes est soupçonné d'avoir violé et agressions sexuelles de nombreux enfants qu'ils faisaient poser nus lors de séances photos ou d'atelier peinture.
Le père Louis Ribes est soupçonné d'avoir violé et agressions sexuelles de nombreux enfants qu'ils faisaient poser nus lors de séances photos ou d'atelier peinture. - C. Girardon / 20 Minutes

« Où sont passés ces millions de dessins ? Et toutes les photos prises de nous ? Est-ce qu’elles sont tombées dans des réseaux pédophiles ? Est-ce qu’elles ont été vendues ? », se demande-t-il. Le diocèse de Grenoble a indiqué que tout avait été détruit par une tierce personne, après la mort de l’homme. Mais comment en être certains ? Les réponses apportées ne convainquent guère. Pas plus que la procédure d’indemnisation dont les démarches s’avèrent particulièrement complexes.

750.000 euros apportés par le diocèse de Lyon pour les victimes

Nanou, qui a été reçue par la commission de réparation, s’est vu proposer « une rente mensuelle ». Mais quand elle a mentionné qu’elle souhaitait consulter son avocat à ce sujet, le dialogue a tourné court. « En résumé, on m’a répondu que s’il mettait son nez dans la procédure, je n’aurais pas d’indemnités. C’est tout simplement du chantage », dénonce-t-elle. « Après l’affaire Preynat et les actions menées par la Parole Libérée, après  la CIASE, on pensait que l’Eglise aurait eu un déclic, que les choses seraient plus simples, mais visiblement ce n’est pas le cas, accuse Annick. On a l’impression qu’ils espèrent au fond que très peu de victimes vont demander réparation. »

Le diocèse de Lyon a fait savoir qu’il contribuerait à hauteur de 750.000 euros à l’indemnisation des victimes. Une « provocation » pour le collectif. Le groupe a mandaté un expert afin d’évaluer les biens du diocèse qui se chiffrent, selon lui, entre 172 et 200 millions d’euros. Bien plus que les 60 millions mentionnés par l’archevêché.

« Contrairement à ce qu’ils avancent, l’Eglise a les moyens de payer. Et elle doit payer ! Le problème, c’est que j’ai l’impression de mendier ma réparation et cela continue de m’autodétruire », affirme Annick. « Comme s’il fallait que ça coûte le moins d’argent possible ! Encore une fois, nous sommes les grands oubliés. L’Eglise n’a visiblement tiré aucune expérience des affaires passées », accuse à son tour Luc Gemet.

Le collectif a émis dix revendications parmi lesquelles, la prise en charge « sans limites » par l’Eglise de tous les soins, la reconnaissance du « caractère systémique » de ces crimes ou encore « l’imprescribilité des crimes contre les mineurs ». « Ce qui nous est arrivé doit servir à quelque chose pour éviter que cela ne se reproduise », conclut-il.