Amitié : « Lorsque l’on rompt avec un ami, il peut nous manquer à vie », souligne Anne-Laure Buffet

INTERVIEW La thérapeute et autrice Anne-Laure Buffet a analysé les ressorts des ruptures amicales dans un ouvrage qui paraît ce vendredi

Propos recueillis par Delphine Bancaud
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Une rupture amicale peut être parfois beaucoup plus douloureuse que la fin d'une histoire d'amour.
Une rupture amicale peut être parfois beaucoup plus douloureuse que la fin d'une histoire d'amour. — Canva
  • On parle souvent des chagrins d’amour, mais qu’en est-il des chagrins d’amitié ?
  • C’est à eux que s’intéresse notamment la thérapeute Anne-Laure Buffet dans son ouvrage Amitié, qui sort ce vendredi.
  • La crise sanitaire, nous dit-elle, a notamment acté la fin de relations qui étaient déjà distendues.

C’est un sentiment souvent tellement intense que lorsqu’il meurt, la blessure est profonde. Dans L’amitié *, qui sort en librairie ce vendredi, la thérapeute et autrice Anne-Laure Buffet décortique l’une des relations les plus importantes de notre vie. 20 Minutes a choisi de s’intéresser au moment où tout s’arrête. Car chacun de nous a vécu des chagrins d’ amitié qui l’ont profondément marqué.

Une rupture amicale fait-elle davantage souffrir qu’une rupture amoureuse ?

Lorsque l’amitié est installée depuis longtemps, sa fin engendre une souffrance souvent supérieure à celle que l’on pourrait ressentir lors d’une rupture sentimentale. Car on donne souvent plus en amitié qu'en  amour : on se met à nu, on ne préserve pas de part de mystère. Et lorsque deux amis rompent, ils s’en vont chacun avec une part des secrets de l’autre. Ils peuvent d’ailleurs se servir de ces « dossiers » contre l’autre.

En cas de rupture amoureuse, le sentiment d’effondrement est certes très violent, mais les regrets s’estompent généralement au fil du temps. Lorsque l’on rompt avec un ami, il peut nous manquer à vie.

Vous distinguez les ruptures fracassantes (dispute, lettre d’adieu…) des détachements progressifs. A quelles situations correspondent-ils ?

D’un côté, il y a les ruptures qui sont des fracas, des déchirures nettes, voire des explosions de colère. Et qui sont liées à des trahisons, des disputes… Et d’un autre, les séparations qui s’installent dans un temps plus long, car le lien s’est effiloché avec le temps. On cherche les sujets de conversation, on a plus l’impression de ne plus rien s’apporter mutuellement. On se donne de moins en moins de nouvelles puis plus du tout. Ces séparations sont dues au fait qu’on a évolué différemment, que nos valeurs et nos opinions divergent trop. Lors de la crise sanitaire, ces séparations se sont multipliées ; avec les confinements, certaines personnes se sont éloignées, elles ont compris qu’elles n’avaient plus réellement envie d’entretenir la relation, car leurs liens n’étaient finalement pas si indispensables que ça.

Les ruptures amicales sont-elles vécues différemment avant 30 ans qu’après ?

Avant 30 ans, on multiplie les amitiés. Mais elles ne sont pas toujours profondément ancrées. D’où des séparations fréquentes. Bien sûr, il y a les amis d’enfance, auxquels les jeunes sont très attachés, et dont la séparation peut être très douloureuse. Mais d’après les témoignages que j’ai recueillis, la souffrance est encore plus vive lorsqu’il y a rupture amicale à la quarantaine ou même après. Car ces personnes ont traversé un parcours de vie ensemble.

La déception ne s’explique-t-elle pas par notre trop grande exigence vis-à-vis de nos amis ?

On a tendance à idéaliser ses amis. Et plus on leur fait porter notre idéal, plus on a le risque d’être déçu. Exemple : il arrive souvent que l’on se croie proche de quelqu’un, mais que l’on finisse par se rendre compte qu’il ne répond pas présent en cas de difficultés, qu’il manque d’attentions à notre égard.

La possessivité est-elle souvent une cause de rupture ?

Oui, car elle source de toxicité. Le fait de vouloir une relation exclusive va générer une jalousie douloureuse et malsaine. Lorsque l’on est trop en demande par rapport à son ami, la relation devient déséquilibrée. Le manque de réciprocité va finir par être fatal à la relation.

Quels sont les cas de trahison les plus évidents en amitié ?

Lorsqu’il existe une interférence amoureuse. Par exemple, lorsque deux amis tombent amoureux de la même personne, que l’un est choisi et l’autre pas. Ou qu’une personne célibataire se met en couple et qu’elle oublie complètement ses amis.

Comment guérit-on d’une rupture amicale ?

En réfléchissant à ses causes, ce que l’on projetait sur l’autre, à ce que l’on a perdu avec lui et à nos attentes pour nos futures relations. Il faut pouvoir dépasser l’émotion et la colère pour se remettre en cause. Sinon, on risque de répéter ce type de scenarii et de se retrouver dans la même impasse.

Cette épreuve peut-elle nous faire mûrir, nous rendre meilleurs ?

Si on fait ce travail d’introspection, cela peut nous amener à aiguiser notre esprit critique vis-à-vis de soi-même et des autres et à grandir sur le plan spirituel.

Est-on plus enclin à pardonner à un ami qu’à un amoureux ?

Oui, car l’ego est a priori moins touché dans une rupture amicale que sentimentale. Et la séparation n’engendre pas la même peur du rejet. Quand un amour meurt, on peut se dire qu’il sera difficile de nouer une relation à nouveau. On a rarement cette réflexion quand on rompt un lien amical.

Dans quels cas une réconciliation est-elle possible ?

En laissant passer le temps des émotions et de la rancœur. Pour retrouver l’autre, il faut être en capacité de dire des choses sur ce qui s’est passé et d’en entendre en retour. Avant de tenter la réconciliation, il faut accepter aussi le risque que l’autre n’ait pas envie de revenir.

* L’amitié, Anne-Laure Buffet  éditions Eyrolles, 18 euros.