Corse : Pourquoi la mobilisation se poursuit-elle malgré les gestes du gouvernement ?

CONTESTATION Les quelques avancées sur la question des prisonniers corses et de l’autonomie de l’île n’ont pas empêché la population de descendre dans la rue, ce week-end, à Ajaccio et Bastia

Manon Aublanc
Des affrontements ont de nouveau éclaté entre manifestants et forces de l'ordre, le 3 avril 2022 à Ajaccio.
Des affrontements ont de nouveau éclaté entre manifestants et forces de l'ordre, le 3 avril 2022 à Ajaccio. — Pascal POCHARD-CASABIANCA / AFP
  • Dimanche, une manifestation en soutien à Yvan Colonna a dégénéré en violents affrontements à Ajaccio.
  • Des violences qui ont entraîné le report de la réunion envisagée le 8 avril à Paris entre élus corses et gouvernement sur l’avenir institutionnel de l’île.
  • Lors de sa visite sur place, mi-mars, Gérald Darmanin avait pourtant ouvert la porte à des discussions sur l’autonomie et annoncé le transfèrement prochain de Pierre Alessandri et Alain Ferrandi dans une prison de l’île.

La main tendue du gouvernement n’aura pas suffi à calmer la colère des Corses. Malgré le transfèrement annoncé dans une prison de l’île des deux détenus condamnés pour l’assassinat du préfet Claude Erignac, Alain Ferrandi et Pierre Alessandri, et l’ouverture des discussions sur une possible autonomie, la mobilisation a repris, dimanche, marquée par de violents affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. A l’appel du collectif nationaliste qui s’est constitué après l’agression d’Yvan Colonna, les manifestants ont défilé pour « rappeler à l’Etat leurs trois revendications » : l’avancée de l'enquête sur l’agression du militant indépendantiste, la question des « prisonniers politiques » corses et la reconnaissance du peuple corse.

Des avancées insuffisantes

Le gouvernement avait brisé un tabou, mi-mars, deux semaines après la violente agression d’Yvan Colonna en prison, en ouvrant les discussions avec les élus de l’île sur une possible autonomie de la Corse. Les trois syndicats étudiants corses avaient alors déclaré que « seule la libération des prisonniers politiques permettra une issue à la situation de violence actuelle ». « Sans ce geste », la mobilisation « risque de s’amplifier », avaient-ils prévenu. Un pas avait été fait par l’exécutif quelques jours plus tard, avec la promesse du transfèrement d’Alain Ferrandi et de Pierre Alessandri, complices d’Yvan Colonna dans l’assassinat du préfet Erignac, dans la prison de Borgo (Haute-Corse). Le statut de « détenu particulièrement signalé » (DPS) des deux intéressés avait été levé par la même occasion.

Mais ça n’a visiblement pas suffi à faire retomber la pression. Dimanche, les habitants de l’île ont à nouveau battu le pavé, notamment à Ajaccio et à Bastia, à l’appel de Stéphane Colonna, le frère d’Yvan, décédé le 21 mars après trois semaines de coma. Cette mobilisation – qui a rassemblé 4.000 personnes selon la préfecture, 14.000 selon les organisateurs –, a été marquée par de violents affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Jets de cocktails Molotov, de bombes agricoles, de panneaux électoraux, départs de feux du côté des contestataires ; lances à eau, grenades lacrymogènes et grenades assourdissantes chez les policiers… Les affrontements ont fait 15 blessés – 14 manifestants et un policier –, selon la préfecture, dont trois blessés graves. Parmi eux, une femme de 54 ans a été touchée à la jambe.

« Déni de démocratie »

Mais ces concessions sont loin d’être suffisante pour les élus, comme le résume Jean-Christophe Angelini, maire de Porto-Vecchio et président du groupe Avanzemu à l’Assemblée de Corse : « La levée du statut de DPS et le transfèrement, c’était déjà dans les tuyaux avant le drame. Ça ne peut pas être suffisant. On a besoin d’une sortie de crise, d’une vraie négociation institutionnelle. » En promettant d’ouvrir l’épineux dossier sur l’autonomie de l’île, le gouvernement a « seulement voulu apaiser les tensions à quelques semaines de l’élection présidentielle », fustige de son côté Jean-Guy Talamoni, l’ancien président de l’Assemblée de Corse, désormais militant au sein du mouvement Corsica Libera.

« [Le gouvernement] a cru qu’en envoyant Monsieur Darmanin faire deux ou trois discours, ça allait se calmer. C’est prendre les gens pour des idiots », poursuit l’ancienne figure des indépendantistes. « La colère est toujours présente, elle ne va pas disparaître d’un coup, elle est là depuis plusieurs années », met-il en garde.

Pour Jean-Guy Talamoni, la colère de l’île vient d’un « déni de démocratie » : « Les nationalistes ont gagné en 2017 sur un projet très clair. Malgré ce vote, il n’y a aucune discussion sérieuse du gouvernement, aucune évolution sur les revendications qui avaient été portées par le suffrage universel : la langue, le foncier, la fiscalité ou la question des prisonniers. Il y a une volonté d’ignorer le résultat des élections et la démocratie », déclare-t-il.

Un retour à l’ordre préalable

Ouverte lors de la visite de Gérald Darmanin en Corse, la porte des négociations sur l’automonie n’aura pas mis longtemps à se refermer. Lundi après-midi, l’entourage du ministre a annoncé le report de la réunion envisagée à Paris le 8 avril, estimant que « les conditions d’un dialogue normalisé n’étaient guère réunies ». Quelques heures auparavant, c’est Emmanuel Macron qui avait jugé les violences « inacceptables », assurant qu’il n’y aurait « pas de discussion » sans « retour à l’ordre préalable ».

« C’est regrettable, mais je veux croire que c’est le fruit d’un contexte et non pas une annulation pure et dure », déplore Jean-Christophe Angelini, qui craint que ce report « n’attise la colère ». « On ne peut pas rester dans une impasse et dans l’absence durable du dialogue politique, car il n’y a pas d’issue sans discussion ouverte », poursuit le maire de Porto-Vecchio.

Mais le préalable du « retour au calme » imposé par le gouvernement ne semble pas convaincre les Corses. « On ne va pas avancer à coups de pression les uns sur les autres ou avec des préalables. Il faut très vite reposer les jalons d’un dialogue politique », poursuit l’édile, selon lequel « il n’y a pas d’opposition entre le fait de rester mobilisé et le fait d’ouvrir le dialogue ». « Il ne s’agit pas d’en découdre ou de prolonger une logique de conflit. Se mobiliser, ce n’est pas perpétuer une logique d’affrontement, c’est permettre au peuple d’exprimer un certain nombre de convictions », décrypte Jean-Christophe Angelini.

Pour Serena Battestini, élue du groupe Core in Fronte à l’Assemblée de Corse, il y a même urgence à dialoguer et à avancer : « Le peuple veut plus et plus vite. » « On [les nationalistes] a gagné les élections territoriales, on est majoritaires. Maintenant il faut que le dialogue s’installe durablement, on ne peut pas être dans un conflit permanent avec l’Etat », constate la conseillère territoriale. Pour faire entendre leurs revendications, certains misent sur l’élection présidentielle, à l’image des mouvements indépendantistes Core in Fronte et Corsica Libera, qui ont appelé au boycott du scrutin de l’élection présidentielle des 10 et 24 avril dans un communiqué. La colère du peuple corse se verra peut-être dans les urnes dimanche.