Corse : « Si le FLNC s’est démilitarisé, il ne s’est pas pour autant dématérialisé »

INTERVIEW Mercredi 16 mars, dans un message adressé à « Corse-Matin », le FLNC a menacé de reprendre les armes. Quel crédit apporté à ce communiqué ? Eléments de réponse avec Thierry Dominici, docteur en sciences politiques à l’université de Bordeaux

Caroline Politi
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Image d'archives du FLNC (2006)
Image d'archives du FLNC (2006) — STEPHAN AGOSTINI / AFP
  • Trois semaines après la violente agression d’Yvan Colonna, la tension reste toujours à son comble en Corse.
  • Dans un communiqué, publié dans Corse-Matin mercredi 16 mars, le FLNC a menacé de reprendre les armes si l’Etat demeure « méprisant » face « aux aspirations du peuple corse ».

Edit du 22 mars 2022 : Yvan Colonna est mort lundi 21 mars, près de trois semaines après avoir été grièvement blessé par un de ses co-détenus à la prison d’Arles où il purgeait une peine de réclusion criminelle à perpétuité pour l’assassinat du préfet Claude Erignac en 1998 à Ajaccio.

Un avertissement qui sonne comme une menace. Mercredi 16 mars, dans un communiqué transmis à nos confrères de Corse-Martin, un groupe se présentant comme le FLNC - le Front de libération national de la Corse – a menacé de reprendre la lutte armée. « Les combats de la rue d’aujourd’hui seront ceux du maquis de la nuit de demain. » Le groupe indépendantiste dénonce notamment le « déni méprisant » de l’Etat face « aux aspirations du peuple corse ». Que signifie ce message et quel crédit lui apporter ? Eléments de réponse avec Thierry Dominici, docteur en sciences politiques à l’université de Bordeaux, spécialiste du nationalisme corse.

Comment interprétez-vous la « menace » de retour du FLNC ?

Ce n’est pas la première fois que le FLNC diffuse ce type de messages en menaçant de reprendre les armes. Avant les dernières élections régionales, par exemple, il en avait été de même. Cela ressemble, à mes yeux, à une sorte de ballon d’essai pour voir comment le message est perçu, notamment auprès de la jeunesse qui est actuellement très mobilisée. Si le communiqué prend, qu’il a un écho, ils continueront. Si ce n’est pas le cas, on passe à autre chose.

Quel est l’écho du FLNC aujourd’hui en Corse ?

Il ne faut pas oublier que le dernier groupuscule armé corse, le FLNC du 22 octobre, a déposé les armes en 2017. Le FLNC Union des Combattants l’avait fait trois ans auparavant. Mais si le FLNC s’est démilitarisé, il ne s’est pas pour autant dématérialisé. Un certain nombre de combattants d’hier sont aujourd’hui engagés au politique, j’ai du mal à les imaginer remettre la cagoule ! Dans l’imaginaire collectif, le FLNC reste associé au soldat rebelle, à l’aventure même. La population adhère lorsqu’il s’agit de dénoncer des injustices, comme cette tentative d’assassinat ou simplement le non-respect des lois. En revanche, la question de l’indépendance créée une scission bien plus grande au sein de la population.

Qui se cache, selon vous, derrière ce message ?

C’est une très bonne question, et je ne suis pas sûr qu’on le sache vraiment. A la grande époque de la lutte armée, l’État savait très bien à quel groupe ou groupe dissident il avait à faire. On ne connaissait pas forcément les identités des membres, mais il y avait une sorte d’identifiant qui permettait de caractériser les uns et les autres. Il ne semble pas que ce soit le cas ici, c’est beaucoup plus obscur. Sont-ils sont cinq, dix ou vingt ? Impossible à savoir pour l’heure.

Le FLNC pourrait-il renaître de ses cendres, porté notamment par la jeunesse, très active dans ce mouvement ?

Non, je ne crois pas vraiment à cette hypothèse. D’abord parce que la jeunesse n’a pas ou peu connu ce mouvement, il n’y a donc pas de nostalgie. Le mouvement actuel est très politisé, ils ont voté massivement pour les nationalistes et les indépendantistes et ont du mal à comprendre que ça n’avance pas. Mais derrière leur rejet de l’État, ils dénoncent avant tout leur déclassement : aujourd’hui, trouver un travail ou se loger décemment en Corse est impossible. Ce mouvement de la jeunesse se rapproche, à mes yeux, plus de certains mouvements basques ou même des black-blocs, y compris dans les techniques. Ils sont habillés en noir alors que le FLNC serait en treillis. Ils visent les mêmes cibles qu’eux, utilisent les cocktails molotov, les boules de pétanques… Cette menace ressemble plutôt à une tentative de récupération de la jeunesse.