Guerre en Ukraine : Comment les profs abordent le conflit en classe au collège et au lycée

EDUCATION Depuis le début du conflit, le 24 février, certains profs sont incités par leurs élèves à décrypter l’actualité internationale, ou le font de leur propre chef

Delphine Bancaud
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Une adolescente manifeste à Paris contre la guerre en Ukraine, le 03/05//2022.
Une adolescente manifeste à Paris contre la guerre en Ukraine, le 03/05//2022. — Chang Martin/SIPA
  • Imprégnés par l’actualité, les collégiens et les lycéens sont inquiets de la guerre en Ukraine.
  • Les profs d’histoire-géo sont en première ligne pour répondre à leurs questions, mais leurs collègues d’autres matières décident aussi parfois de consacrer un cours spécifique au conflit.
  • Séance de questions-réponses, plongée dans l’Histoire, recours à des concepts philosophiques, éducation aux médias… L’approche pédagogique diffère d’un prof à l’autre, mais permet d’apaiser un peu les élèves et qu’ils se sentent mieux informés.

« Quelles sont les intentions de Vladimir Poutine ? », « Va-t-il y avoir une guerre mondiale ? », « Quel est le rôle de l’Otan ? » … Voilà quelques-unes des questions posées par les collégiens et les lycéens à leurs profs depuis le début de la guerre en Ukraine. Car les élèves français ont besoin de repères face à ce contexte international anxiogène. Si les profs d’histoire-géo sont en première ligne pour répondre à leurs questions, ceux d’autres matières sont aussi interrogés par leurs élèves.

Parfois, ce sont les enseignants eux-mêmes qui prennent les devants, comme l’explique à 20 Minutes Thomas Gathier, professeur d'histoire-géographie dans un collège à Villeurbanne (Rhône) : « J’ai pris l’initiative d’en parler à mes élèves de 6e et de 3e, car je savais que le conflit les interrogeait. Je n’ai pas estimé qu’ils étaient trop jeunes, car ils sont archi connectés et beaucoup d’informations leur parviennent. Certains connaissent même le nom d’armes et de missiles russes ! Il faut les aider à comprendre le contexte géopolitique. » Thibaud, prof de philo dans un lycée, a aussi été proactif : « Cela faisait quelques jours que je les sentais stressés. J’ai donc pris 2 heures sur un cours pour les laisser poser toutes sortes de questions sur des papiers anonymes que j’ai lus à voix haute. Et j’ai tenté de rationaliser un peu la situation. » Christine Guimonnet, professeure d’histoire-géographie à Pontoise (Val-d’Oise), a elle aussi décidé de parler de la guerre avec toutes ses classes : « J’ai démarré avec les 1res. J’ai demandé au professeur de russe de m’accompagner pour répondre aux questions des élèves, et on leur a fait visionner un épisode du magazine géopolitique d’Arte Le Dessous des cartes. »

« C’est le spectre de la troisième guerre mondiale qui les perturbe »

L’inquiétude des élèves est d’autant plus vive qu’ils ont traversé une période particulièrement anxiogène ces dernières années, décrypte Thibaud : « Ils sortent du Covid-19, qu’ils ont "mangé" de plein fouet. Sans compter l’inflation, la crise écologique… Et l’annonce d’une guerre en Europe a achevé les espoirs de beaucoup. Ils sont inquiets pour les Ukrainiens là-bas, mais c'est aussi le spectre de la troisième guerre mondiale et de la bombe nucléaire qui les perturbe. C'est la peur de voir se réaliser les témoignages des précédentes générations qu’ils étudient dans les livres d’histoire. Ils se demandent comment ils peuvent se projeter dans un monde si instable. »

Hormis les séances de questions-réponses, certains profs ont profité du programme scolaire pour aborder la guerre en Ukraine, à l’instar de Thomas : « En 3e, ils étudient la guerre froide. Cela m’a permis de faire des parallèles avec le conflit actuel. On a aussi parlé de la naissance de l’ONU, de la construction de l’Union européenne. » Avec ses élèves de 1re inscrit en spécialité histoire-géo, Christine Guimonnet a profité de ce qu’elle avait déjà vu avec eux en cours : « Nous avions abordé la Russie, les frontières, les grandes puissances. Le fait de remobiliser les concepts que nous avions étudiés leur a permis de comprendre que cette guerre n’était pas un évènement isolé », raconte-t-elle. Sophie, enseignante d’histoire-géo au lycée, a préféré miser sur le travail collaboratif : « Les élèves ont demandé des décryptages des informations. Je leur ai fait réaliser des cartes mentales par groupes de deux à quatre élèves, en réfléchissant en amont ensemble aux différentes rubriques : où, qui, comment, pourquoi, les conséquences du conflit… Ils ont été très réactifs et intéressés. La correction a permis d’avoir aussi une réflexion sur le statut de réfugiés et les flux migratoires, pour mettre en évidence qu’on ne considère pas les migrants de la même façon selon le pays d’où ils viennent. »

« Paradoxalement, ils ne s’estiment pas informés, ou alors très mal »

Certains enseignants ont aussi cherché à établir des ponts avec leur matière. Comme Thibaud : « Il a fallu réexpliquer les origines du conflit, l’Otan… Cela a permis aux élèves de comprendre l’intérêt de certains passages étudiés en philosophie : le rapport au relativisme, la guerre, l’amour de soi, la rhétorique, la politique, la différence entre une dictature et une démocratie. Tout ceci a pris une illustration très concrète. Et ils ont compris qu’il ne fallait pas stigmatiser la Russie, mais Poutine. »

Parler du conflit ukrainien est aussi une occasion de s’attarder sur l’éducation aux médias, comme l’a fait Thomas avec ses élèves de 6e : « Je suis parti de l’exemple des vidéos sur TikTok qui faisaient croire que des Ukrainiens demandaient de l'argent. Je leur ai démontré qu’il s’agissait de fake news, car la vidéo était toujours la même alors qu’elle émanait de plusieurs comptes. Cela m’a permis de leur donner des conseils pour qu’ils fassent preuve de davantage d’esprit critique face aux images ». Et même s’il est prof de philo, Thibaud a aussi abordé la thématique : « Paradoxalement, ils ne s’estiment pas informés, ou alors très mal », insiste-t-il. « Qu’ils soient en seconde, 1re ou terminale, ils ont besoin qu’on les aide à faire le tri sur ce qu’ils entendent ou lisent. Je leur ai fait un topo sur les médias fiables », raconte Christine Guimonnet. Et pour bien ancrer dans la tête de ses élèves « qu’il ne faut pas confondre un peuple et son dirigeant », l’enseignante a prévu d’amener ses élèves voir l’exposition de la collection Morozov à la Fondation Vuitton. « On ne va pas se priver de la culture russe », insiste-t-elle.

« J’ai tenté de conserver un optimisme »

Certains cours ont aussi fait réfléchir les élèves sur ce qu’ils pouvaient faire pour les Ukrainiens : « Cela a permis de relayer les appels aux dons et à l’accueil dans notre communauté de communes », indique Sophie. Finalement, le fait d’aider les élèves à comprendre la guerre semble les avoir un peu apaisés. « Par rapport à la menace nucléaire pour la France, je leur ai dit qu’au moment où nous parlions, il n’existait pas de risque direct pour notre pays. Et je les ai encouragés à parler de la guerre avec leurs parents. Par ailleurs, le fait d’historiciser le conflit permet de dépassionner l’information », estime Thomas.

« J’ai tenté de conserver un optimisme en disant qu’on vit dans un monde relativement paisible et que les conflits sont de plus en plus localisés. Que l’usage de la bombe nucléaire n’est pas un moyen de vaincre un ennemi, mais une marque de désespoir », témoigne aussi Antoine. Christine Guimonnet a aussi eu l’impression de les rassurer un peu : « Mais je suis restée très honnête en insistant sur le fait que je ne pouvais pas faire de prédiction à 15 jours », souligne-t-elle. Et les profs savent déjà qu’ils ne sont pas prêts à clore le chapitre…