Agression d’Yvan Colonna : « C’est aussi un peu notre histoire quelque part… » La jeunesse corse, fer de lance de la mobilisation

REPORTAGE Sur l’île de Beauté, Yvan Colonna a reçu un soutien de taille, celui de la jeunesse. Depuis le début de la semaine, des lycéens et des étudiants corses manifestent pour dénoncer « la responsabilité de l’Etat »

Manon Aublanc
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Sur la façade de l'université de droit, des affiches de soutien à Yvan Colonna.
Sur la façade de l'université de droit, des affiches de soutien à Yvan Colonna. — Manon Aublanc / 20 Minutes
  • Condamné à perpétuité pour le meurtre du préfet Claude Erignac en 1998, Yvan Colonna a été agressé mercredi 2 mars par un codétenu de la prison d’Arles, où il purgeait sa peine.
  • Après une manifestation à Corte (Haute-Corse), dimanche 6 mars, qui a réuni 4.200 personnes selon les autorités et 15.000 selon les organisateurs, c’est au tour de la jeunesse de se mobiliser.
  • Ces derniers jours, plusieurs manifestations de lycéens et d’étudiants ont été organisées et les établissements scolaires bloqués en soutien à Yvan Colonna. Mardi 8 mars, des violences ont éclaté entre les jeunes et les forces de l’ordre, faisant plusieurs blessés graves.
  • Entre la vie et la mort depuis son agression, le militant nationaliste corse a finalement succombé à ses blessures à l’hôpital mardi 21 mars, à l’âge de 61 ans, a fait savoir sa famille par la voix de son avocat.

Edit du 10 mars 2022 : Ajout du bilan des heurts mercredi soir à Ajaccio.

Edit du 22 mars 2022 : Yvan Colonna est mort lundi 21 mars, près de trois semaines après avoir été grièvement blessé par un de ses co-détenus à la prison d'Arles où il purgeait une peine de réclusion criminelle à perpétuité pour l'assassinat du préfet Claude Erignac en 1998 à Ajaccio. 

De notre envoyée spéciale à Ajaccio et Corte,

En empruntant les quatre-vingts kilomètres de route qui relient Ajaccio (Corse-du-Sud) à Corte (Haute-Corse), difficile d’ignorer les messages de soutien pour Yvan Colonna. Pancartes accrochées aux panneaux routiers, draps tendus aux rambardes des ponts, tags dans les tunnels ou encore portraits dessinés sur les murs… Depuis la violente agression de l’indépendantiste corse par un codétenu mercredi 2 mars, ayant depuis entraînée la mort d'Yvan Colonna,le mouvement a gagné toute la population corse, et notamment la jeunesse.

Devant la banderole « Ghjustizia è verità per Yvan » déployée sur le fronton du lycée Fesch d’Ajaccio, mercredi matin, ils sont seulement une petite vingtaine à continuer le blocage qui a débuté deux jours plus tôt doit se poursuivre jusqu’en fin de semaine. La faute, selon Angèle, élève en première désignée par ses camarades comme « la porte-parole » des lycéens, au « froid » et « au rassemblement massif » prévu en fin de journée devant la préfecture de la cité portuaire, qui a conduit à des dégradations au sein du palais de justice et à cinq interpellations. La veille, ils étaient pourtant plusieurs centaines de jeunes à manifester un peu partout sur l’île de Beauté pour soutenir Yvan Colonna et dénoncer « la responsabilité de l’Etat » dans l’agression qui l’a plongé entre la vie et la mort.

Une histoire qui appartient à la jeunesse

Peu importe leur âge, tous donnent l’impression de connaître par cœur le « dossier Colonna ». Presque aucun d’entre eux n’était né au moment de l’assassinat du préfet Erignac en 1998. « Ça fait partie de l’histoire de la Corse, on nous en a parlé toute notre enfance, on a été sensibilisés très jeunes sur le sujet. Quelque part, on a baigné dedans », expliquent Camille et Lola, élèves en première au lycée Laetitia-Bonaparte, situé à quelques mètres de là, dont les portes restent, elles aussi, fermées depuis lundi. « Nous n’étions pas nés, c’est vrai, mais nos parents l’ont vécu, on a grandi avec leur colère. On a absorbé toute cette histoire, c’est aussi un peu la nôtre quelque part, à nous les jeunes Corses », ajoute Jean-Pierre, scolarisé lui à « Fesch » en terminale.

A une heure et demie de voiture de là, même son de cloche chez les étudiants de l’université de Corse, bloquée depuis lundi. Même s’il a quelques années de plus que les lycéens, Camellu Tomasi, 23 ans, a lui aussi grandi avec « l’affaire Colonna ». « On est nés là-dedans, on a entendu parler de lui toute notre vie. Quelque part, on a presque vécu comme s’il était toujours à côté de nous », raconte-t-il. « Yvan Colonna, c’est un tournant dans l’histoire de la Corse, et pas forcément uniquement dans le monde nationaliste. C’est un passage assez important de notre histoire », ajoute le jeune homme, également secrétaire général du syndicat étudiant nationaliste Ghjuventu Paolina, devant les barricades dressées à l’entrée de la faculté.

« Statu francese assassinu »

Devant le bâtiment de droit, sciences sociales économiques et gestion, ils sont une petite dizaine de membres du syndicat étudiant à préparer l’assemblée générale de l’après-midi. Depuis lundi, ils enchaînent manifestations et blocages pour faire entendre leur voix, comme « leurs petits frères » d’Ajaccio. Mais qu’ils soient au lycée ou à l’université, pour tous les jeunes, le constat est le même : l’Etat français est en partie responsable de la tentative d’assassinat d’Yvan Colonna. « Il avait le statut de "détenu particulièrement surveillé" (DPS). Même si ce n’est pas lui qui a mis les mains autour du cou d’Yvan Colonna, l’Etat est en grande partie responsable », déclare Camellu Tomasi, en montrant la banderole « Statu francese assassinu » accroché sur la devanture du bâtiment.

Si les autorités ont invoqué ce statut pour expliquer son refus de transférer Yvan Colonna dans une prison corse, la jeunesse, elle, y voit une différence de traitement. « Ça fait des années qu’on réclame l’application pure et dure du droit, celui du rapprochement pour les détenus. C’est le cas pour les détenus continentaux, pourquoi ça ne serait pas le cas pour les prisonniers corses ? », s’interrogeait, un peu plus tôt dans la journée, Paul-Antoine, devant le lycée Fesch, avant d’ajouter : « La Corse est considérée comme différente aux yeux de l’Etat, les prisonniers corses sont d’office catalogués comme une menace ». Alors comme ses aînés, la jeunesse corse réclame des réponses : « On veut savoir ce qui s’est passé, que la lumière soit faite, qu’il n’y ait plus ce silence assourdissant de l’Etat », ajoutait Angèle dans la matinée.

Un spectre plus large de revendications

Et pour le président du syndicat Ghjuventu Paolina, Armand Occhiolini, « Yvan Colonna, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase ». « Si la jeunesse corse se mobilise aujourd’hui, c’est qu’il y a une accumulation de plusieurs revendications qui n’ont pas été écoutées, on atteint à présent le pic de ces revendications », explique le jeune élu.

Outre le transfert des détenus corses dans des prisons de l’île, la levée du statut DPS pour Pierre Alessandri et Alain Ferrandi – incarcérés eux aussi sur le continent pour l’assassinat du préfet Erignac –, et même leur libération, c’est le manque de considération de l’Etat pour les élus corses qui semblent agacer la jeunesse. « Les nationalistes ont remporté les élections territoriales avec 70 % des voix, et pourtant, on ne les écoute pas, on fait comme s’ils n’avaient pas gagné. Il n’y a toujours pas de considération de l’Etat. On a un sentiment de déni de démocratie », comme le détaillait plus tôt dans la journée, Ghjacumu-Tumasgiu du haut de ses 17 ans, devant le lycée d’Ajaccio.

Cette mobilisation serait-elle l’occasion pour la jeunesse de reprendre le flambeau de ses aînées ? Pour Camellu Tomasi, il y a effectivement un « passage de témoin », « qui se fait naturellement » : « La jeunesse a envie de s’identifier comme une composante importante de la Corse. Si on reprend les paroles de tous les politiques, "nous sommes l’avenir" », analyse le secrétaire général du syndicat. Et son président d’aller plus loin : « C’est la jeunesse qui va développer l’île, et peut-être même construire un pays demain. »