Affaire Orpea : Les salariés continuent leur « combat contre ces boîtes à fric » devant le siège à La Défense

MOBILISATION Une grosse centaine de salariés se sont rassemblés ce mardi matin devant le siège social d’Orpéa à La Défense pour dénoncer les conditions de travail et la mauvaise qualité des soins apportés aux résidents

Guillaume Novello
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La manifestation intersyndicale s'est tenue sous les fenêtres d'Orpéa, dans le quartier de La Défense, à Paris.
La manifestation intersyndicale s'est tenue sous les fenêtres d'Orpéa, dans le quartier de La Défense, à Paris. — G. Novello
  • Mardi matin, devant le siège d’Orpea à La Défense, des salariés se sont rassemblés pour manifester contre les conditions de travail du groupe.
  • Le groupe privé de gestion d’Ehpad et de maisons de retraite est accusé de « tout faire pour augmenter les bénéfices », notamment en rationnant la nourriture.
  • Le management de l’entreprise est également pointé du doigt, FO dénonçant une « une répression syndicale institutionnalisée ».

Un incident a failli tout compromettre. Mardi matin, rue Jean-Jaurès à Puteaux, un homme appose un sticker  CGT sur une Lamborghini Aventador (ou modèle similaire). Excédé, le conducteur ouvre ses portières papillons pour invectiver le facétieux. Un esclandre heureusement sans conséquence sur la suite de cette mobilisation sociale devant le siège d’Orpea. A l’appel de plusieurs organisations syndicales, une grosse centaine de salariés de ce groupe privé de maisons de retraite et d’Ehpad épinglé par le livre Les Fossoyeurs de Victor Castanet, mais aussi d’autres acteurs du secteur comme Korian ou des Ehpad publics, sont venus demander des comptes à leurs entreprises.


« L’argent de la Sécurité sociale doit aller à la bientraitance des résidents et des salariés, pas aux actionnaires, et c’est le contraire qui se passe », dénonce la première oratrice, postée derrière une banderole, micro à la main. Pour elle, « il est temps que la puissance publique et le gouvernement agisse ». A sa suite, plusieurs représentants syndicaux interviennent pour dénoncer les mêmes conditions de travail difficiles et la priorité donnée à la rentabilité plutôt qu’au soin des résidents. « Continuons notre combat contre ces boîtes à fric », exhorte une représentante SUD-Solidaires.

L’union à travers les frontières

Jan Willem Goudriaan, secrétaire général de la Fédération syndicale européenne des services publics rappelle que « la bataille pour améliorer les conditions de travail et la qualité des services publics » est aussi européenne avant de scander un « Tous ensemble ! » repris par la foule. D’ailleurs une délégation de salariés d’Orpea de Brême (Allemagne) a fait le déplacement pour apporter son soutien à la mobilisation française et assurer que « nous menons le même combat ». Malheureusement une panne de micro coupe la harangue du délégué allemand. Il n’y a plus de piles et même Albert, appelé à la rescousse, n’y peut rien. Pendant ce temps mort, un petit groupe débat de l’usage des termes pain au chocolat/chocolatine.

Le syndiqué d’outre-Rhin reprend son discours bien qu’il soit quasi inaudible. Fort heureusement, le micro revient à temps pour l’entendre crier « Vive la solidarité internationale ». Ce qui n’est pas un vain mot puisque le micro arrive dans les mains d’une représentante du syndicat belge SETCa-FGTB qui veut « remettre l’humain au cœur de cette entreprise ». Mais le micro fait à nouveau des siennes. Les militants entonnent alors un « Korian, Orpea, même combat, tous pourris ! ». De chanson, il est d’ailleurs aussi question avec l’autre délégation belge, celle du CNE, qui reprend Les Champs-Elysées de Joe Dassin en en modifiant les paroles. Une ambiance festive qui ne fait pas oublier une situation sociale particulièrement tendue.

« Tout est fait pour augmenter les bénéfices »

« Ça se passe très mal à Orpea, témoigne Aline*, aide-soignante depuis 2011 et élue au CSE. Au début on croyait à des oublis mais c’est consciemment fait. » « Tout est fait pour augmenter les bénéfices », dénonce-t-elle, mettant en exergue le rationnement des résidents. « Si un résident fait tomber sa tartine de beurre, on ne peut pas lui en donner une autre. » « Orpea coupe les soupes avec de la poudre protéinée pour faire baisser le prix », abonde Franck Houlgatte, secrétaire général de l’union nationale des syndicats FO de la santé privée. « On a 4,20 euros en coût matière pour une journée pour un résident, ce qui comprend un petit-déjeuner, le repas de midi, le goûter et le repas du soir. Quand on est dans ces logiques-là, à 4,20 euros pour faire ces quatre repas, on est obligés de compter les biscottes », explique Guillaume, membre de la fédération santé action sociale CGT et chef de cuisine pendant 18 ans avant d’être licencié l’an dernier pour « inaptitude ».

Ces logiques comptables produisent des effets pervers et insidieux, poursuit l’ancien salarié. « En fonction des curseurs qu’on va vous donner pour des objectifs à atteindre, vous arrivez à un moment où vous devenez un maltraitant. » « Nous ne sommes plus des êtres humains, nous sommes des robots », appuient des salariés belges d’Orpea, levées à 4 heures du matin pour venir prêter main-forte à leurs collègues français. « Le chiffre passe avant tout et les résidents ce sont des "core business" comme ils les appellent. » « Lors des premières visites, on dirait le Club Med mais après les résidents déchantent », appuie Aline. « Ça va au-delà de la nourriture, c’est le manque de personnel pour faire les toilettes par exemple. Au bout du bout, on arrive à des catastrophes humaines », se désespère Guillaume.

Mais « dès qu’on commence à râler sur le manque de personnel, c’est la porte, signale Franck Houlgatte. On a de gros problèmes pour avoir des témoignages parce que les gens ont peur. Il y a une répression syndicale institutionnalisée chez Orpea. » « J’ai subi cette pression-là, ce n’est pas quelque chose qui est quantifiable ou traçable, c’est quelque chose de bien plus diffus, c’est sur le long terme, ce sont des petites contrariétés, témoigne l’ancien chef cuisinier. On arrive à des situations, au fur et à mesure des années, où on craque. J’ai fait un burn out et j’ai été obligé de partir de l’entreprise parce que je ne pouvais plus y travailler. » Aline y est toujours et affirme avoir « été menacée de licenciement. Ce sont des requins et je ne suis qu’un petit poisson. »

*Le prénom a été modifié