Guerre en Ukraine : La peur des Français s’exprime dans la rue… et chez les psys

PSYCHOLOGIE Sentiment d’impuissance concernant le sort des Ukrainiens, peur d’une extension mondiale du conflit, d’une attaque nucléaire, d’une nouvelle crise économique… Beaucoup de Français sont déstabilisés par les informations anxiogènes inhérentes à l'invasion russe

Delphine Bancaud
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Une manifestation de soutien a l'Ukraine, le 26 février 2022 à Paris.
Une manifestation de soutien a l'Ukraine, le 26 février 2022 à Paris. — Louise MERESSE/SIPA
  • Même si l’inquiétude des Français n’est bien sûr pas comparable à celle des Ukrainiens qui subissent l’invasion russe, ce conflit aux portes de l’Europe est anxiogène pour beaucoup de nos compatriotes.
  • Sentiment d’impuissance par rapport au sort des Ukrainiens, peur d’une guerre mondiale ou de conséquences économiques fortes… Les facteurs de stress sont nombreux.
  • Mais il existe des solutions pour surmonter cet état anxieux, que nous ont délivré deux psychiatres.

Certains battent le pavé, drapeau ukrainien à la main. Et d’autres se retournent dans leur lit des centaines de fois, ont des pensées obsédantes, n’arrivent pas à déscotcher de la télé ou s’imaginent les pires scenarii. Alors que les troupes russes continuent leur avancée en Ukraine, 92 % des Français se déclarent inquiets, comme l’indique un sondage Ifop * paru ce mardi. Bien sûr, leur peur n’est pas comparable à celle des Ukrainiens restés sur place et qui craignent pour leur vie. Ou à l’inquiétude de ceux qui se sont exilés et qui ont laissé des proches sur place. Et que dire de ceux qui ont un mari ou un fils engagé sur le front ?

Mais la crainte de certains Français s’exprime de plus en plus chez les psys, comme le constate Jean-Christophe Seznec **, psychiatre à Paris : « Tous les patients que je vois en ce moment me parlent de la guerre en Ukraine. L’impensable, à savoir la guerre, a eu lieu. Certains sont juste préoccupés, d’autres sont paniqués. » Même constat pour Antoine Lesur ***, également psychiatre à Paris : « Les sujets anxieux vont réagir de manière plus forte à ce type d’événements. Car cela réactive des douleurs passées et favorise leur état de détresse. Cela peut se traduire par une certaine irritabilité, des troubles du sommeil, des maux de ventre… », décrit Antoine Lesur. D’autant que les Français ont déjà eu leur lot d’incertitudes ces dernières années : « Le Covid-19 les avait déjà plongés dans une réalité cauchemardesque. Avec la guerre, c’est un autre mauvais rêve qui devient réalité. Ils ont l’impression qu’il n’y a pas de trêves dans les crises », explique Jean-Christophe Seznec. « Ils ont le sentiment d’un monde qui perd ses repères. Or, l’être humain a besoin d’habitudes et de pouvoir se projeter », renchérit Antoine Lesur.

La peur d’une extension mondiale du conflit

Une inquiétude qui a deux facettes, car les Français ont à la fois peur pour les Ukrainiens, mais aussi pour eux-mêmes. « Ils sont sensibles à la douleur des Ukrainiens, aimeraient les aider, mais se sentent impuissants », constate Antoine Lesur. « Ils éprouvent de la tristesse pour ces voisins européens auxquels ils peuvent s’identifier », complète Jean-Christophe Seznec. Une empathie qui n’empêche pas les Français de craindre aussi les conséquences du conflit pour eux. « Ils redoutent une possible extension du conflit, mais aussi ses retombées économiques », constate Antoine Lesur. Un petit tour sur les réseaux sociaux suffit pour s’en persuader. Sur Twitter, le hashtag #ww3 fait florès.

Et même s’il n’y a pas de menace nucléaire immédiate, certains s’enferment dans des projections cataclysmiques. « Ils ont peur. Notamment après les attaques de l’armée russe de deux centrales nucléaires en Ukraine. Et après Tchernobyl, ils savent que les nuages nucléaires ne s’arrêtent pas aux frontières », indique Jean-Christophe Seznec. Selon le psychiatre, ce sentiment d’insécurité est renforcé par la perception qu’ont beaucoup de Français de Vladimir Poutine : « Il a l’image d’un chef d’Etat incontrôlable. Ils craignent ses représailles aux sanctions économiques infligées par l’Europe et les Etats-Unis », insiste-t-il. Mais selon les psychiatres que nous avons interrogés, les comportements préventifs sont encore très rares : « Une patiente m’a dit qu’elle commençait à stocker certains produits, comme de la farine. Mais aucun ne m’a parlé de se procurer des comprimés d’iode ou un masque à gaz », indique Jean-Christophe Seznec.

Comment arrêter de ressasser ?

Cet état de stress ressenti par de nombreux Français est loin d’être une fatalité. « C’est très normal de se sentir préoccupé par la situation, car l’issue inconnue du conflit est un facteur anxiogène. Mais si cette peur devient invalidante, il faut chercher de l’aide », conseille Antoine Lesur. Auprès d’un professionnel pour les personnes qui ont l’impression de perdre totalement le contrôle. Pour les autres, suivre quelques conseils de bon sens peuvent suffire. « Il faut arrêter de regarder les chaînes d’infos en continu pour se protéger et garder le contrôle. Il vaut mieux lire des articles pour s’informer, car cela permet de préserver une certaine distance face à l’actualité, de ne pas être spectateur », recommande Jean-Christophe Seznec. « Il existe aussi une forme de résilience grâce au contact avec les autres », assure Antoine Lesur. Un avis partagé par Jean-Christophe Seznec : « La relation humaine est le meilleur remède contre l’angoisse. Le bavardage apaise l’appréhension. D’où ma recommandation de redoubler d’attentions pour ses proches, d’organiser des dîners, de participer à des activités communes ».

S’engager en faveur des Ukrainiens permet aussi de lutter contre le sentiment d’impuissance, selon Antoine Lesur : « La guérison se trouve aussi dans la solidarité. D’où l’intérêt de participer à des collectes de produits de première nécessité, des opérations de dons, d’accueils des réfugiés… ». Et pour arrêter la machine à penser, « il faut se réancrer dans le présent, car l’anxiété fait basculer dans un futur inconnu. Il faut canaliser son énergie et ses émotions en s’investissant dans des activités sportives, du jardinage, en redécorant son appartement… », conclut Jean-Christophe Seznec.

* L’enquête de l’Ifop a été menée auprès d’un échantillon de 1.007 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. Les interviews ont été réalisées par questionnaire auto-administré en ligne les 1er et 2 mars 2022.

**Jean-Christophe Seznec est l’auteur du Guide pratique de survie en cas de crise, éditions Leduc, à paraître le 12 avril, 18 euros.

*** Antoine Lesur est l’auteur de La détresse psychique, ed. Odile Jacob, 2022, 22,90 euros.