Mort d’Yvan Colonna : Condamné pour la mort du préfet Erignac, le nationaliste corse a succombé à son agression en prison

DECES Le militant nationaliste corse est décédé ce lundi des suites des blessures infligées par l'un de ses co-détenus de la prison d'Arles en début de mois

Caroline Politi
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Yvan Colonna avait été interpellé en 2003 en Corse.
Yvan Colonna avait été interpellé en 2003 en Corse. — AP/SIPA
  • Yvan Colonna est mort ce lundi, près de trois semaines après avoir été grièvement blessé par un de ses co-détenus à la prison d'Arles où il purgeait une peine de réclusion criminelle à perpétuité pour l'assassinat du préfet Claude Erignac en 1998 à Ajaccio.
  • L'homme s'était notamment rendu célèbre pour sa cavale de plus de quatre ans dans le maquis corse.
  • En parallèle de l'enquête pénale, une enquête administrative est en cours pour comprendre les circonstances de son agression et relever d'éventuels manquements.

Sa mort est à l’image de l’affaire qui l’a rendu célèbre : un événement qui dépasse le cadre du simple fait divers. Yvan Colonna, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour l’assassinat du préfet Erignac, est mort ce lundi à l’hôpital à l’âge de 61 ans, a fait savoir sa famille par la voix de son avocat, 19 jours après avoir été victime d'une violente agression par l'un de ses co-détenus au sein même de la prison d’Arles. « La famille d'Yvan Colonna confirme son décès ce soir à l'hôpital de Marseille. Elle demande que son deuil soit respecté et ne fera aucun commentaire », a précisé Maitre Spinosi à l'AFP.

Le 2 mars dernier, Franck Elong Abé, notamment condamné pour des faits de terrorisme en Afghanistan, s’en est pris au nationaliste corse alors que ce dernier se trouvait dans la salle de musculation. Selon les images de vidéosurveillance, il se jette d’abord sur lui, lui écrase la trachée, notamment avec le pied, puis l’étouffe avec un sac plastique. Près de huit minutes d’une violence inouïe, « un acharnement systématique », selon les mots employés par le procureur de la République antiterroriste, Jean-François Ricard, qui ne « laisse peu de doute sur les intentions homicides » du suspect. Ce dernier a reconnu les faits en garde à vue, indiquant avoir agi ainsi après des propos qu’il estimait blasphématoires.

« L’Etat était juridiquement responsable de la sécurité d’Yvan Colonna »

Comment un tel drame a-t-il pu se produire alors qu’Yvan Colonna et le suspect étaient sous le statut de « détenu particulièrement surveillé » ? Pourquoi n’y avait-il pas de gardien à proximité immédiate ? Comment Franck Elong Abé a-t-il pu obtenir le statut d’auxiliaire malgré de nombreux incidents tout au long de sa détention ? En parallèle de l’enquête pénale, dont s’est saisi jeudi 3 mars le parquet national antiterroriste, une enquête administrative a été ouverte pour faire la lumière sur d’éventuels manquements ou fautes. « L’Etat était juridiquement responsable de la sécurité d’Yvan Colonna […]. L’administration pénitentiaire – et l’ensemble de la hiérarchie politique dont elle dépend – devra en rendre des comptes à sa famille », a déclaré dans un communiqué l’un de ses avocats, Me Patrice Spinosi, au lendemain de l’agression.

Au-delà des circonstances de son décès, l’émoi provoqué par la mort d’Yvan Colonna, plus de vingt-quatre ans après l’assassinat d’une balle dans la nuque de Claude Erignac, illustre l’impact de cette affaire et son retentissement bien au-delà de l’île de Beauté. « Un acte barbare, d’une extrême gravité et sans précédent dans notre histoire », avait asséné le lendemain des faits, Jacques Chirac, le président de la République l’époque. C’était la première fois, depuis Jean Moulin pendant la Seconde Guerre mondiale, qu’un préfet était assassiné. Un geste revendiqué par un petit groupe dissident du FLNC, les « Anonymes », qui entendait ainsi créer un électrochoc parmi les nationalistes.

« Il faut se remettre dans le contexte de l’époque, insiste le politiste Xavier Crettiez, professeur à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye. Depuis le début des années 1990, les nationalistes corses sont dans une logique de division. En tuant le préfet Erignac, l’objectif de ce commando n’est pas tant d’atteindre l’Etat que de commettre un acte qui lui permettra de récupérer la légitimité à un moment où le FLNC est affaibli. » C’est, en réalité, l’inverse qui se produit. Cinq jours après l’assassinat, 40.000 Corses – soit 20 % de la population – manifestent silencieusement dans les rues d’Ajaccio et de Bastia pour dénoncer l’action du commando.

Quatre ans, un mois et 11 jours de cavale

Pendant un an, l’enquête patine, malgré l’interpellation de près de 370 personnes rien qu’au cours de l’année 1998. C’est l’étude de milliers d’appels téléphoniques passés le soir de l’attaque qui livrera les premiers secrets de l’affaire. Le 21 mai 1999, quatre indépendantistes – Alain Ferrandi, Pierre Alessandri, Marcel Istria et Didier Maranelli – sont interpellés. En garde à vue, ils reconnaissent avoir participé à l’attentat et livrent le nom du « cinquième homme », celui qui a appuyé sur la détente du Beretta 9mm. Le tireur serait un berger de Cargèse, dans l’ouest de l’île, Yvan Colonna, fils d’un député socialiste. Mais l’information fuite et celui qui devient alors le suspect numéro un disparaît quelques heures après avoir clamé son innocence devant une caméra de TF1. « Peut-être qu’on a le profil des gens responsables de cette action, mais on n’y est pour rien. Je ne vois pas pourquoi cet acharnement », déclare-t-il avant de prendre le maquis.

La bergerie dans laquelle Yvan Colonna a été interpellée par le Raid en juillet 2003.
La bergerie dans laquelle Yvan Colonna a été interpellée par le Raid en juillet 2003. - BELZIT JEAN-PIERRE/SIPA

Si les investigations mènent les enquêteurs aux quatre coins du globe, le berger de Cargèse n’a jamais quitté son île. Pendant quatre ans, un mois et 11 jours, il passe simplement de ferme isolée en ferme isolée. « Il y a pu y avoir autour d’Yvan Colonna une imagerie un peu romancée de résistant ou de maquisard, analyse Xavier Crettiez. Mais il ne faut pas penser qu’il était aidé par toute l’île. Il a reçu le soutien d’un cercle très restreint de proches. » C’est finalement la filature, en juin 2003, du gérant d’un camping qui va mener le Raid sur les hauteurs de Propriano, dans la bergerie où se cache le suspect. Yvan Colonna est interpellé le 4 mai 2003. Le soir-même, le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, qui a fait de son interpellation un cheval de bataille, exulte. « La police française vient d’arrêter Yvan Colonna, l’assassin du préfet Erignac », clame-t-il, faisant fi de la présomption d’innocence.

Refus systématique de transfert en Corse

Malgré ses constantes dénégations, le nationaliste sera condamné à la réclusion criminelle à perpétuité le 13 décembre 2007. Une peine confirmée en 2009 – mais annulée par la Cour de cassation – puis lors du dernier procès, en 2011, malgré les efforts de ses avocats, parmi lesquels l’actuel ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti. « Ces condamnations n’ont pas suscité de réactions particulières sur l’île, précise le politologue. En revanche, il y a un soutien quasiment unanime pour que les trois hommes toujours détenus dans ce dossier purgent leur peine en Corse. »

Yvan Colonna, tout comme Alain Ferrandi et Pierre Alessandri, également condamnés à perpétuité, se sont, en effet, toujours vu refuser leurs demandes de transfert à la prison de Borgo, en raison de leur statut de « détenu particulièrement surveillé » (DPS). Pour tenter d'apaiser les vives tensions en Corse ces dernières semaines, Jean Castex a annoncé la levée de cette mesure pour le berger de Cargèse, d’abord, puis pour les deux autres membres du commando. Yvan Colonna avait ensuite vu sa peine suspendue en fin de semaine dernière.