Transphobie: « Mon audition était une double peine », dénonce Lou après son dépôt de plainte pour viol à Nice

TEMOIGNAGE Début janvier, alors qu’elle vient de subir plusieurs agressions sexuelles, une jeune femme trans porte plainte et vit une « double peine » lors de son audition au commissariat de Nice

Elise Martin
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Le commissariat de la police nationale de Nice (Illustration)
Le commissariat de la police nationale de Nice (Illustration) — Capture d'écran Google maps
  • Alors qu’elle était venue pour déposer plainte au commissariat de Nice, Lou a été victime de mégenrage par le policier qui l’auditionnait. Il en a profité pour lui poser des questions qui interrogent.
  • Plusieurs associations locales ont décidé d’interpeller le préfet des Alpes-Maritimes et voudraient pouvoir « co-construire des formations » et « intervenir auprès des forces de l’ordre ».

« Je m’appelle Lou, j’ai 19 ans, bientôt 20. Je suis une femme trans, en transition depuis un an et demi. Je vis à Nice et je suis conseillère en vente », se présente timidement Lou. Début janvier, son histoire « a fait du bruit » sur les réseaux sociaux. « Une amie m’a conseillé de partager ce que j’avais vécu parce que ce n’était pas normal », explique-t-elle. Alors qu’elle venait porter plainte pour viol, elle a été « victime de transphobie » par le policier qui l’a auditionnée.

Sur son compte Twitter, où elle n’a « qu’une centaine d’abonnés » qui sont ses amis, elle a publié la copie du dépôt de plainte qu’elle venait de faire au commissariat de Nice, le 9 janvier. En quelques jours, son histoire est retweetée 4.000 fois et likée près de 12.000 fois.

Deux jours avant, alors qu’elle faisait sa lessive, elle confie à 20 Minutes qu’elle « a été violée par un inconnu ». « Un homme m’a suivie jusque chez moi, après m’avoir agressée sexuellement une première fois dans la laverie. Il m’a forcée à lui faire une fellation et m’a violée avant de s’enfuir. J’étais tétanisée. » Réticente à l’idée d’aller au commissariat « et du système auquel [elle allait] s’exposer », elle se rend à l’hôpital « pour faire des prélèvements » sur les conseils d’une proche. Lou fait les analyses et décide finalement de déposer plainte. L’audition se fera deux jours plus tard. « J’ai essayé de mettre fin à mes jours entre-temps », explique la jeune femme traumatisée.

L’audition, « un moment horrible »

Au commissariat, le policier commence par lui demander des informations qui lui semblent « banales » mais très vite, « c’est devenu un moment horrible ». Sur le dépôt de plainte, il est écrit que l’agent lui pose des questions telles que : « Êtes-vous hommo-sexuel [sic] ? », « aimez-vous pratiquer la fellation ? », « aimez-vous pratiquer la sodomie ? » ou encore « quelles sont vos pratiques, positions que vous aimez faire ? » et « avez-vous convenu d’une transaction commerciale en échange de vos services ? ».

Il va même plus loin en commentant : « Ce qui me gêne un peu, c’est que vous n’avez pas vraiment le comportement d’une victime pour ce genre de faits. Généralement, évoquer les faits provoque certains comportements, vous semblez vraiment serein. » La Niçoise montre sur les documents qu’il a également voulu savoir si le rapport « lui avait procuré du plaisir ». Elle explique ne « pas s’être rendue compte tout de suite que la démarche du policier était malsaine ».

« Je suis passée outre le mégenrage [le fait d’attribuer à une personne un genre dans lequel la personne ne se reconnaît pas] mais après l’audition, je n’étais pas bien, très faible psychologiquement. J’ai eu l’impression de subir une double peine, je voulais que ça se termine le plus rapidement possible. J’étais détruite. »

Une lettre au préfet

Une situation qui n’aurait « jamais dû exister » pour le planning familial des Alpes-Maritimes qui a décidé d’interpeller le préfet à travers un courrier, signé également par le Centre LGBTQIA + Côte d’Azur et NousToutes06. Les trois associations locales estiment que « l’accompagnement de [la] plainte concernant une agression sexuelle par l’agent porte atteinte aux droits fondamentaux des individus ».

Elles ajoutent : « Nous dénombrons donc au moins cinq critères qui ne sont pas compatibles avec la posture d’agent.e.s dépositaire de l’autorité responsable de la plainte d’une victime. […] Cet exemple démontre un comportement transphobe qui constitue une violence supplémentaire subie par une personne vulnérable, victime de violences sexuelles. » La préfecture a répondu le 14 février avoir pris connaissance de cette lettre et « demandé aux services de la directrice départementale de la sécurité publique des Alpes-Maritimes de procéder à un examen attentif de cette requête ».

Co-construire des formations avec des associations locales

Les structures attendent désormais de pouvoir discuter avec la DDSP pour proposer « de co-construire des interventions » avec les acteurs associatifs locaux « auprès des forces de l’ordre » pour qu’il y ait « un accueil inconditionnel digne, respectueux et adapté aux publics en accord avec les principes de la République. » Car pour elles, le problème vient surtout du « manque de formation » qu’il est nécessaire de corriger « avec les bons acteurs ». C’est aussi ce que pense Lou qui se dit « prête à s’investir pour faire changer les choses » car « c’est quelque chose qui manque, des gens concernés qui parlent ».

Près de deux mois après les faits, la jeune femme n’a « pas eu de nouvelles de la police » mais a revu une fois « [son] violeur en bas de chez [elle] ». Mentalement, elle essaie « de remonter la pente mais c’est difficile ». « Je suis suivie par deux psys pour éviter que ces événements ne me causent trop de traumas. » Elle réfléchit également à se retourner juridiquement contre le policier qui a pris sa plainte. « Si ça peut questionner le système et le faire évoluer pour aider, ne serait-ce qu’une personne, j’irai jusqu’au bout. Je suis déterminée. »

La DDSP assure que la police nationale « met tout en œuvre pour soutenir les victimes »

Contactée par 20 Minutes, la préfecture a transféré la demande vers le Service d’information et de communication de la police nationale (Sicop). Par mail, le Sicop assure que « l’accueil des victimes, en particulier pour des faits traumatisants, est une priorité pour la police nationale ». Avant d’ajouter que « la prise d’une plainte répond à des principes incontournables. […] Si l’empathie et le soutien sont indispensables, et font partie des qualités attendues de nos policiers, il s’agit de caractériser un crime ou un délit, nécessitant de questionner la victime sur les circonstances, y compris de manière précise ».

Le service de la DDSP06 évoque ensuite l’existence « de formations bien spécifiques » sur les violences sexistes et sexuelles, de « stages d’actualisation des connaissances » mais aussi « des modules renforcés dans la scolarité initiale des policiers » dédiés notamment « aux travailleurs du sexe, aux usagers porteurs de handicap, aux victimes et usagers LGBTQI + qui peuvent constituer un public "vulnérable" ». Et de conclure : « La police nationale met tout en œuvre pour soutenir les victimes et faire en sorte que le déclenchement d’un processus judiciaire soit, non pas un traumatisme supplémentaire mais au contraire un processus de reconnaissance de son statut, de la réalité des faits, participant déjà à la reconstruction de la victime. Cette volonté fait clairement partie de l’ADN de chacun de nos policiers. »