Criminalité : « Le trafic de médicaments rapporte 10 à 20 fois plus que le trafic d’héroïne », explique le général Sylvain Noyau

INTERVIEW Le chef de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique, le général Sylvain Noyau, dresse le bilan de l’opération « Shield » qui vise, depuis deux ans, les différents trafics de médicaments

En France, 3.335.000 cachets ont été saisis pour une valeur de près de 5,5 millions d’euros (illustration)
En France, 3.335.000 cachets ont été saisis pour une valeur de près de 5,5 millions d’euros (illustration) — DDSP33
  • Lancée en février 2020, l’opération Shield, coordonnée par l’agence Europol, vise à lutter contre les trafics de médicaments en Europe.
  • En France, c’est l’Oclaesp, l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique, qui est chargé de lutter contre ce trafic.
  • Dans une interview accordée à 20 Minutes, le chef de cet office, le général Sylvain Noyau, dresse le bilan de cette opération.

Le général Sylvain Noyau dirige l'Oclaesp, l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique. Dépendant de la gendarmerie nationale, l’office est impliqué dans l’opération Shield. Lancée en février 2020 et coordonnée par l’agence Europol, elle vise à lutter contre les trafics de médicaments. « Au total, 25 millions d’unités de médicament ont été saisis en 2021, ainsi que 63 millions d’euros. 1.400 enquêtes ont été ouvertes et 540 suspects interpellés », énumère le militaire, qui dresse pour 20 Minutes un bilan de cette opération européenne à laquelle participent 26 pays, dont 19 membres de l’Union européenne.

Quel est l’objectif de l’opération Shield, déclenchée en février 2020 ?

Cette opération, coordonnée par Europol, l’agence de police européenne, vise les trafics de médicaments. Il existe deux types de trafic. Il y a d’abord ceux qui concernent les médicaments contrefaits. Il y en a assez peu en France car les médicaments y sont remboursés, et il n’y a pas de raison d’en acheter. En Europe, ils représentent 1 % des médicaments en circulation, contre 10 % dans le monde.

Il y a aussi les trafics de médicaments détournés de la chaîne légale. Ils peuvent être revendus en dehors d’Europe à des prix très élevés. Les anticancéreux, par exemple, coûtent très cher, entre 5.000 et 15.000 euros la boîte. Ils sont donc envoyés et proposés à la vente dans des pays où ils ne sont pas remboursés. Le trafic est organisé comme un trafic de stupéfiants. Il y a les petites mains qui se procurent les médicaments dans des pharmacies à l’aide d’ordonnances falsifiées, les semi-grossistes, les grossistes… Enfin, les médicaments intéressent aussi les trafiquants qui les revendent à des consommateurs de drogue pour leurs effets psychotropes.

26 pays participent à cette opération, dont 19 de l’Union européenne, à laquelle des partenaires privés ont été associés, comme Amazon, Paypal ou les industries pharmaceutiques. Europol centralise toutes les informations, ce qui lui permet de faire des rapprochements entre les dossiers, d’identifier des phénomènes émergents, de nouvelles manières d’opérer ou de nouveau médicament faisant l’objet d’un trafic. Ses agents dressent une sorte de cartographie de la menace et des phénomènes nouveaux et redistribuent l’information aux différents pays partenaires. L’agence dispose aussi d’experts dans le domaine qui peuvent aider les enquêteurs des différents pays dans le cadre de leurs investigations.

Deux ans après son lancement, quel est le bilan de l’opération ?

Au total, 25 millions d’unités de médicament ont été saisies en 2021, ainsi que 63 millions d’euros. 1.400 enquêtes ont été ouvertes et 540 suspects interpellés. Concernant la France, 3.335.000 cachets ont été saisis pour une valeur de près de 5,5 millions d’euros. Il y a eu 405 arrestations. A l’Oclaesp, nous avons en permanence une vingtaine de dossiers ouverts concernant de gros trafics de médicaments. L’aspect cyber est de plus en plus important dans nos enquêtes car on estime que 50 % des médicaments vendus sur Internet sont des contrefaçons. Cette digitalisation des trafics implique d’avoir l’aide d’enquêteurs spécialisés en cybercriminalité pour retrouver les traces laissées par les trafiquants et les identifier.

Nous associons aussi systématiquement des enquêteurs financiers car il s’agit de trafics qui rapportent beaucoup d’argent. Interpol estimait en 2018 que le trafic de médicaments rapporte 10 à 20 fois plus que le trafic d’héroïne ! Nous essayons d’identifier les circuits de l’argent, les différents vecteurs de blanchiment afin de parvenir à saisir cet argent.

En mars 2020, l’Olaesp a souhaité élargir l’opération Shield à la crise sanitaire. Pour quelle raison ?

Dans ce genre de situation, les trafiquants cherchent le bon filon pour essayer de l’exploiter. On craignait par exemple l’arrivée de vaccins contrefaits. Interpol avait lancé une alerte concernant des trafics de faux vaccins en Amérique du Sud mais ici, nous n’en avons pas découvert. En revanche, nous avons enquêté sur des trafics de masques contrefaits, qui n’étaient pas certifiés.

Un autre volet de l’opération Shield consistait à lutter contre les trafics de produits dopants…

Il y a deux formes de dopage : Il y a le dopage de haut niveau, qu’on retrouve dans le sport professionnel. Et le dopage de masse, celui qu’on retrouve dans beaucoup de salles de sport, avec l’utilisation de produits stéroïdes anabolisants. C’est d’ailleurs ce trafic qui nous intéresse tout particulièrement. Les trafiquants achètent les produits sur Internet, souvent sous forme de poudre. Ils proviennent essentiellement d’Inde, de Chine ou du Brésil.

Quand les trafiquants les reçoivent, ils ne sont pas préparés. Ils doivent les mélanger à d’autres produits dans des boxes ou des garages transformés en « laboratoires » qui ne respectent aucune règle d’hygiène. Ce qui rend encore plus dangereux la consommation de ces produits qui sont déjà interdits d’usage au regard des risques qu’ils représentent.