Prostitution de mineurs : Sur TikTok, les Sugarbabies font miroiter une vie de luxe dans des vidéos « mensongères »

ILLUSION Sur Tik Tok, le réseau social préféré des adolescents, le hashtag « sugarbaby » rassemble plus d’1,2 milliard de vues

Diane Regny
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Captures écrans de comptes de Sugarbabies sur TikTok.
Captures écrans de comptes de Sugarbabies sur TikTok. — 20 Minutes/TikTok
  • Le ministère des Solidarités et la Santé lance ce lundi une campagne nationale de prévention et de sensibilisation à la prostitution des mineurs.
  • Sur TikTok, de nombreuses vidéos glamourisent le fait d’être « Sugarbaby », c’est-à-dire de vendre ses services – dont des services sexuels - à des hommes plus âgés.
  • Toutefois, entre les réseaux sociaux et la réalité, il y a un gouffre que ne réalisent pas toujours les adolescentes qui regardent ces vidéos.

Liasses de billets, plats gastronomiques, hôtels luxueux, etc. Alors que le ministère des Solidarités et de la Santé lance ce lundi une campagne de prévention sur la prostitution des mineurs, une myriade de vidéos glamourisent le travail du sexe sur TikTok. Sur le réseau social préféré des adolescents, le hashtag « sugarbaby » rassemble plus d’1,2 milliard de vues. Le terme, né aux Etats-Unis il y a plus de vingt ans, désigne des jeunes femmes qui vendent leur temps et, souvent, leurs services sexuels à des hommes plus âgés. Ces derniers sont surnommés « sugardaddy ».

De TikTok en TikTok, sugarbaby rime avec luxe : sacs à main, yachts, bijoux, champagne, etc. Le tout souvent au son de la chanson éponyme de Qveen Herby qui se félicite que son Sugardaddy lui « donne tout son argent ». Les relations sexuelles tarifées sont presque toujours tues et l’argent présenté comme facile.

« C’est tout simplement une pute d’intérieur »

« Les sugarbabies, c’est juste de la prostitution sous un autre nom, de la prostitution déguisée », s’indigne Fabienne El-Khoury, porte-parole de l’association abolitionniste Osez le féminisme. « Beaucoup de mineurs idéalisent la prostitution et n’en parlent pas comme ça, les adolescentes préfèrent le terme d’escorting », abonde Hélène Pohu, sociologue spécialisée sur les questions de prostitution.

Or, « il y a encore beaucoup cette image de l’escort qui accompagne des riches en soirée et qui ne couche pas mais non, en fait ! Une escort, c’est tout simplement une pute d’intérieur », assène Beverly Ruby, travailleuse du sexe et militante au Syndicat du travail sexuel (Strass). Même si, pour les Sugarbabies, la relation prend plus de temps et « d’investissement », souligne la jeune femme. Les clients cherchent une « relation [mais] avec de l’argent », illustre Angela*, pas seulement une relation sexuelle tarifée.

Ancienne Sugarbaby, Angela, qui vit aux Etats-Unis, dénonce des vidéos « mensongères ». Certaines jeunes femmes se vantent de gagner des milliers de dollars en échange de simples conversations et de dîners dans des restaurants étoilés – qu’elles ne payent pas, évidemment. « C’est faux bien sûr. Etre Sugarbaby, c’est aussi donner le "sugar" », souligne-t-elle. Comprenez, le sexe.

Les mineurs en quête de conseils

Car l’activité des Sugarbabies se déroule aussi de l’autre côté du rideau qui est « vraiment glauque », d’après Hélène Pohu. Une facette de l’activité, si bien dissimulée derrière des escarpins Louboutin et des lunettes de soleil Chanel, qu’elle devient invisible pour des milliers d’adolescentes qui, en commentaires, demandent des conseils pour devenir Sugarbabies à leur tour. Aujourd’hui, « la prostitution des mineurs passe quasiment exclusivement par Internet », souligne Hélène Pohu, un problème déjà évoqué par le rapport Champrenault en 2021.

Quand elle était Sugarbaby et strip-teaseuse, Angela publiait régulièrement à ce sujet sur les réseaux sociaux. « Je ne partageais jamais mes mauvaises expériences, je me félicitais d’avoir reçu 1.000 dollars en une journée par exemple et je ne pensais pas faire quelque chose de mal », explique-t-elle. Jusqu’à ce qu’elle reçoive des messages de mineures lui demandant des conseils.

De Cendrillon au « traumatisme »

Or, TikTok touche un public particulièrement jeune. D’après le portail statistique allemand Statistica, un quart des utilisateurs ont moins de 20 ans aux Etats-Unis. Et c’est encore plus impressionnant en France où les trois quarts des utilisateurs auraient moins de 25 ans, d’après l’entreprise Kolsquare. Et certaines vidéos semblent presque s’adresser directement à ces enfants.

Elles utilisent parfois des références aux princesses de Disney comme ici avec le hashtag « CinderellaMovie ». En passant de TikTok aux sites d’annonces pour Sugarbaby, où les images de grands restaurants laissent place à des centaines de messages crus et violents : « les jeunes filles qui croient à ces vidéos vont être traumatisées », alerte Angela.

De plus, « le fait de diffuser des messages pour inciter à devenir Sugarbaby, c’est une forme de proxénétisme » en France, rappelle Fabienne el-Khoury. Une infraction punie de sept ans d’emprisonnement et de 150.000 euros d’amende. Une loi que Beverly Ruby trouve « trop vaste ». D’après l’escort et activiste, sur Internet « depuis un moment, c’est la chasse aux putes ».

Contactée par 20 Minutes, la Direction régionale de la police judiciaire déclare « qu’aujourd’hui, tous les réseaux sociaux sont propices à ça ». Et si la porte-parole d’Osez le féminisme Fabienne el-Khoury considère que les réseaux sociaux sont « une zone de non-droit », la DRPJ assure que la Brigade de protection des mineurs « travaille activement à tenter d’enrayer ce phénomène grandissant ».

« Gérer » la situation…

Pour les nombreuses jeunes filles en situation de prostitution que la sociologue Hélène Pohu et ses collègues ont interviewées, « c’est la descente aux enfers » : « Au début, elles voient de l’argent – pas facile, il n’est jamais facile – mais rapide. L’ultraconsommation est accessible et tout paraît beau, elles ont un sentiment de liberté extrême mais au fur et à mesure, le piège se referme ».

D’autant que le Sugardaddy respectueux et riche est difficile à trouver. Sur les sites d’annonces qu’Angela a écumé, elle rapporte n’avoir trouvé que des hommes « narcissiques et impolis » ou « radins ». « Ils appellent ça être Sugardaddy mais tout ce qu’ils cherchent c’est une pute à bas prix », estime l’ancienne travailleuse du sexe.

Les jeunes filles ont toujours la sensation de « gérer » la situation, comme l’illustre le clip de prévention du ministère de la Santé. Mais les parcours sont souvent plus difficiles et les violences fréquentes. En 2020, Angela rencontre un potentiel Sugardaddy. Il est riche, jeune et sympathique. Il lui plaît. Ils se rencontrent mais le premier confinement tombe. Le jeune homme devient possessif, lui demande de devenir sa petite amie.


Angela décide de mettre fin à la relation. « Je lui ai dit qu’on arrêtait tout, il m’a répondu : comment oses-tu ? Tu sais, j’ai de l’argent, j’ai des propriétés, j’ai des voitures, je pourrais te donner 50.000 dollars, mais je n’ai pas fléchi », relate-t-elle. S’ensuit un véritable harcèlement. Quand Angela bloque un numéro de téléphone, il la contacte avec un autre. Elle finit par se tourner vers un avocat qui menace le jeune homme de poursuites judiciaires. Enfin, le téléphone se tait.

La belle vitrine des réseaux sociaux

Malgré leur vernis trompeur, les publications des travailleuses du sexe sont importantes, car elles trouvent sur TikTok un espace d’expression. « Quoi qu’on puisse dire, un truc pourra être retenu contre nous : faut qu’on soit ni dans la glamourisation ni dans le misérabilisme », soupire Beverly Ruby. Or, sur TikTok ou Instagram, aucun profil en ligne n’est représentatif de la réalité. On y poste nos visages sous filtre et nos plateaux de sushis et on dissimule nos mines défaites des lendemains de cuite et nos coquillettes jambon.

« Je ne crois pas qu’elles veulent influencer des jeunes filles, elles postent juste le bon côté de leur vie, comme tout le monde quelque part », souligne Angela, qui estime que pour les Sugarbabies, le « mauvais côté, c’est la moitié du travail… Au moins ».

* Le prénom a été modifié