Accidents de chasse : « J’ai senti la balle me passer entre les jambes… » Des victimes témoignent

TEMOIGNAGES L’an dernier, 80 accidents de chasse, dont sept mortels, ont été recensés. Mais de nombreux « incidents », tout aussi traumatisants, passent sous les radars

Caroline Politi
— 
7 personnes sont mortes l'an dernier dans un accident de chasse
7 personnes sont mortes l'an dernier dans un accident de chasse — SICCOLI PATRICK/SIPA
  • Une adolescente de 17 ans a été mise en examen pour « homicide involontaire » après avoir accidentellement abattu une randonneuse de 25 ans.
  • L’an dernier, 80 accidents de chasse, dont sept mortels, ont été recensés par l’Office national de la biodiversité.
  • Par ailleurs, 92 incidents ont été dénombrés l’an dernier, un chiffre probablement largement sous-estimés car beaucoup de victimes ne font pas de signalement.

C’était il y a bientôt dix ans, près de Bergerac, en Dordogne. Un dimanche ensoleillé d’octobre dont Franck se souvient comme si c’était hier. Ce jour-là, ce père de famille, alors âgé de 57 ans, avait décidé d’aller chercher des champignons dans un coin dont il a le secret, au milieu d’une clairière. « Peu après mon arrivée, j’ai commencé à entendre des chiens, c’était clairement une battue et je les entendais se rapprocher de moi », se remémore-t-il. Qu’à cela ne tienne, son panier déborde déjà de cèpes, inutile, donc, de s’attarder. Pour regagner sa voiture, garée en lisière de forêt, l’homme prend soin de rester visible en longeant la clairière. Malgré cette précaution, il est stoppé dans son élan par un chasseur isolé. « Il a surgi à 15-20 mètres de moi, légèrement sur ma droite. J’ai immédiatement senti une balle me passer entre les jambes, au niveau des cuisses, puis transpercer mon panier. »

Les années ont passé mais Franck n’a jamais oublié cette sensation de brûlure puis l’onde de choc et la détonation qui s’en sont suivies. « Quand j’ai vu la bouillie dans mon panier, les champignons déchiquetés, je me suis dit que ça aurait pu être ma cuisse. C’est un miracle que je n’ai rien eu. » Il se souvient, surtout, avoir croisé « quelques secondes » le regard du chasseur avant que celui-ci ne prenne la fuite en courant. S’il est indemne physiquement, Franck a néanmoins été très marqué psychologiquement. Insomnies, hypervigilance, arrêts de travail… « On ressasse ce qu’il s’est passé, j’ai un enfant handicapé, je me disais "et si", "et si"… » Sa plainte, elle, a été classée sans suite, faute de preuves. « J’ai fait la bêtise de nettoyer mon panier et mon pantalon avant d’aller voir les gendarmes, analyse-t-il rétrospectivement. Du coup, ils n’ont pas trouvé de poudre… »

Sept accidents mortels lors de la dernière saison de chasse

Dix ans après les faits, l’affaire continue de le hanter. Si Franck a déménagé en Charente-Maritime, ce passionné de VTT affirme n’être jamais tranquille lorsqu’il pédale, notamment le week-end. Surtout, chaque nouvel accident ravive ses souvenirs. A l’instar de celui qui s’est produit ce week-end, dans le Cantal : une adolescente de 17 a été mise en examen ce mardi pour homicide involontaire après avoir accidentellement abattu une randonneuse de 25 ans. Selon les derniers chiffres de l’Office français de la biodiversité (OFB), 80 accidents dont sept mortels ont été recensés lors de la saison 2020-2021, parmi lesquels « trois auto-accidents », liés notamment à une mauvaise manipulation de l’arme. Un chiffre en forte baisse depuis une vingtaine d’années : en 1999-2000, on dénombrait 39 décès. Surtout, précise l’OFB, 88% des victimes d'accidents recensés depuis vingt ans concernent des chasseurs.

Reste une quarantaine de victimes tuées par une balle perdue alors qu’elles faisaient du vélo, conduisaient leur voiture ou se trouvaient simplement chez elle. C’est ce qui est arrivé à Morgan Keane, 25 ans, tué dans le Lot en décembre 2020. « Il coupait du bois dans son jardin avec son petit frère quand il a reçu une balle en plein thorax », se remémore Mila Sanchez, son amie d’enfance et voisine. Le jeune homme est mort sur le coup malgré l’arrivée rapide des secours. Et son amie de préciser : « Ce jour-là, il avait une tronçonneuse à la main, un casque anti-bruit fluo sur les oreilles, qu’on n’aille pas nous dire qu’on l’a confondu avec un animal, d’autant qu’il mesure 1,90 m ». Un jeune Lotois de 25 ans été mis en examen pour « homicide involontaire » et pourrait être jugé d’ici la fin de l’année.

« J’ai entendu un grand bruit »

Au-delà des accidents, l’OFB a recensé l’an dernier 92 « incidents », des tirs qui terminent, par exemple, dans des maisons sans faire de blessé (52 l’an dernier) ou dans des véhicules (26). Un chiffre probablement très en deçà de la réalité car les victimes ne se font pas systématiquement connaître. « J’avais d’autres choses à penser que d’aller à la gendarmerie lorsque c’est arrivé. A vrai dire, je n’y ai même pas pensé, je n’étais pas blessé », se remémore Joël, 44 ans, originaire du Lot. Il y a deux ans, alors qu’il était au volant de sa voiture, une balle a percuté la portière conducteur au moment où il sortait d’un tunnel. « J’ai entendu un grand bruit, se remémore-t-il. Quand je suis descendu, j’ai vu ma portière enfoncée avec un impact très net au niveau de mon flanc. C’était très impressionnant. »

Si le quadragénaire n’a pas changé ses habitudes depuis l’accident, il reconnaît avoir développé une vigilance accrue depuis. Y compris lorsqu’il est chez lui, malgré les deux hectares de jardin qui entoure sa propriété. « Je suis déjà tombé nez à nez avec des chasseurs chez moi, donc forcément, lorsqu’on est en période de chasse on évite de trop sortir. » Et lorsqu’il le fait, il prend soin d’enfiler des vêtements colorés ou de crier dès qu’il entend des tirs.

Une vingtaine de témoignages quotidiens

Combien sont-ils, ces « incidents » passés sous les radars ? Difficile à dire. Si Franck a porté plainte lorsqu’une balle est passée entre ses jambes, il ne l’a pas fait lorsque, quelques années auparavant, alors qu’il se promenait sur un sentier de randonnée, il s’est jeté dans un fossé après qu’un tireur a tiré dans sa direction.

Avec cinq amies de Morgan Keane, Mila Sanchez a monté un collectif « un jour, un chasseur ». Ensemble, elles militent pour un encadrement plus sévère de la chasse et recensent toutes les histoires des internautes sur le sujet. Le collectif reçoit quotidiennement une vingtaine de messages : accrochages avec des chasseurs, menaces, animaux de compagnie abattus jusqu’aux affaires les plus graves… « Après la mort de Morgan, les langues ont commencé à se délier, précise la jeune femme. Mais on n’imaginait pas que tout le monde ou presque à la campagne avait une anecdote à raconter sur la chasse. »