« 20 Minutes, j’écoute ! » : Pourquoi notre journal utilise des anglicismes (et continuera à le faire)

ON VOUS REPOND L’emprunt de mots étrangers fait partie de la « vie normale d’une langue », rappelle le linguiste Florent Moncomble

Julie Bossart
Replay, VOD, teaser... On ne va pas se mentir, les anglicismes sont nombreux dans nos articles sur les séries.
Replay, VOD, teaser... On ne va pas se mentir, les anglicismes sont nombreux dans nos articles sur les séries. — Capture d'écran
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Cluster, followers, webinar, crowdfunding, stalker, binge watching… Depuis deux ans, entre la pandémie de Covid-19, la généralisation du télétravail et notre addiction aux séries qui s’en est retrouvée décuplée, notre vocabulaire s’est particulièrement enrichi d’anglicismes. De quoi hérisser le poil de cette internaute :

« Pourriez-vous ne plus utiliser de termes anglais dans vos articles ? L’américanisation de notre pays devient insupportable ! » Carole M.

Après une telle demande, et alors que la 27e Semaine de la langue française et de la francophonie, dont 20 Minutes est partenaire, aura lieu prochainement (du 12 au 20 mars), on a décidé de se pencher sur notre usage des mots d’origine anglaise et américaine dans nos contenus. Est-il excessif, inévitable ? Participe-t-il à l'appauvrissement de la langue française ou, au contraire, à son enrichissement ?

Pour y répondre, on a tout d’abord cherché à savoir ce que l’on entend par anglicisme, et, n’étant pas spécialistes du sujet, on a été surpris d’apprendre que la notion ne se résume pas au seul emploi d’un mot anglais ou américain. En effet, « on considère qu’il y a quatre catégories d’anglicismes », indique Florent Moncomble, maître de conférences en linguistique anglaise à l’université d’Artois.

Quatre catégories d’anglicismes

« On peut citer en premier les anglicismes lexicaux, où l’on reprend le terme anglais ou américain tel quel, commence le linguiste. Dans les emplois récents, il y a open space, coworking, process… que l’on retrouve principalement dans le monde de l’entreprise. » Deuxième catégorie, poursuit-il, « les anglicismes morphologiques, c’est-à-dire que l’on va ajouter un préfixe en -ing à un mot français. Or, en anglais ou en américain, ce mot final ne veut pas dire grand-chose ! » Par exemple, un listing, une liste, pour nous, en français, n’existe pas en anglais. « Ces anglicismes viennent souvent du monde de l’entreprise, mais aussi de la mode, reprend le linguiste. Il y a deux trois ans, des mots comme le souping, le juicing étaient tendance, et critiqués. Mais il y a aussi des anglicismes morphologiques qui passent totalement inaperçus, comme le shampoing, qui, en anglais, pour rappel, se dit shampoo. »

Troisième catégorie : « les anglicismes sémantiques, nous éclaire Florent Moncomble. Là, on prend un mot français, mais on lui donne le sens qu’il a en anglais. L’exemple le plus répandu et auquel je pense immédiatement, c’est définitivement. En français, il veut dire pour toujours, mais on va lui donner son sens anglais, qui est à coup sûr, assurément. » Enfin, dernière catégorie, celle des « anglicismes syntaxiques, précise le linguiste. On emprunte à l’anglais des tournures de phrase qui, a priori, n’existent pas en français. Par exemple, les dernières vingt-quatre heures, qui est la traduction de "the last twenty-four hours", une tournure qui vient du monde journalistique. En français, on est censés avoir le numéral avant l’adjectif, donc on devrait dire les vingt-quatre dernières heures. »

Parler le même langage que son lectorat

Cela étant dit, voici venu le temps de l’autocritique : oui, à 20 Minutes, il y a des rubriques dans lesquelles on use et abuse des anglicismes. Journaliste culture, Anne Demoulin reconnaît en employer beaucoup dans ses articles sur les séries : « Les expressions anglaises sont plus utilisées par les fans de séries, biberonnées aux séries américaines, analyse-t-elle. Donc écrire show, guilty plaisir, guest, teaser… est une façon de parler le même langage que son lectorat, et donc de ne pas le déstabiliser. » C’est aussi une façon d’éviter les répétitions, confie-t-elle : « Utiliser show me permet de ne pas répéter le mot série 36 fois dans le même article. » Mais soyons honnêtes, on peut taper sur bien d’autres rubriques.

Au tout début de l’épidémie de Covid-19, le terme cluster a fait une entrée fracassante dans notre quotidien. Tant et si bien que nous lui avions consacré un sujet à part entière. Il a été rapidement traduit par foyer épidémique, et est désormais largement employé sous sa forme française. Pourquoi donc préférer emprunter à la langue anglaise alors que la langue de Molière est si riche ? Par impossibilité, par paresse ?

« Je ne crois pas à l’intraduisibilité, on arrive toujours à trouver des mots ou des périphrases », tranche Florent Moncomble. En cas de difficulté pour traduire un mot anglais, il existe d’ailleurs la base de données France Terme, qui regroupe tous les d’équivalents français publiés au Journal officiel par la Commission générale de terminologie et de néologie de l’Académie française. Le maître de conférences concède toutefois que « la facilité ou un effet de mode feront qu’on utilise des anglicismes. Et lorsque ces modes passent, le mot disparaît lui aussi. Regardez, aujourd’hui, on n’emploie plus le terme dancing, qui a évolué en boîte de nuit, puis discothèque. »

Aux yeux du linguiste, « seul le temps nous dira si ces mots resteront dans la langue tels quels, traduits ou adaptés. Depuis peu, à la place de webinar, je vois webinaire, il y a déjà un effort de traduction partielle. Dans le domaine informatique, curieusement, il y a de la résistance aux anglicismes : on utilise largement plus le mot télécharger que le mot uploader, logiciel plutôt que software. » A l’inverse, de nos jours, qui irait contester le mot parking, ou week-end, tous deux dans le dictionnaire ?

Trente ans de questionnements

Le débat sur les anglicismes n’est pas nouveau. Il y a bientôt trente ans entrait en vigueur la loi du 4 août 1994 sur l’emploi de la langue française, appelée communément « Loi Toubon ». Elle prévoyait « [son] emploi dans les différentes circonstances de la vie sociale telles que le travail, la consommation, la publicité, les médias, les services publics, l’enseignement et la recherche », rappelait en 2014 l'ancien ministre de la Culture et de la Francophonie Jaques Toubon. Aujourd’hui, qui se plaindrait du fait qu’elle « oblige tout employeur installé sur le territoire français (…) de conclure un contrat de travail en français ou de le traduire » ou qu’elle « oblige le fabricant d’un appareil électrique à traduire le mode d’emploi » ?

Récemment, l’Académie française a adopté un rapport dénonçant la confusion due à l’abondance d’anglicismes dans la communication institutionnelle (institutions publiques, agences, collectivités territoriales, entreprises publiques ou privées). Avec, à terme, des risques comme « un appauvrissement du lexique français et une discrimination croissante entre les publics », certains termes étant plus ou moins faciles à comprendre (start-up versus bleisure, mot-valise entre business et leisure). Les six académiciens auteurs du rapport déplorent également que « la syntaxe est bousculée, ce qui constitue une véritable atteinte à la langue ». Mais le français est-il réellement en danger ?

« Une langue qui a cessé d’emprunter est une langue morte »

« Le fait d’emprunter à une langue étrangère fait partie de la vie, de l’évolution de n’importe quelle langue, nuance Florent Moncomble. Je dirais d’ailleurs qu’une langue qui a cessé d’emprunter est une langue qui a cessé d’évoluer, qui est morte. L’anglais lui-même a énormément emprunté au français. » Selon les experts que 20 Minutes a pu interroger au fil des ans, 30 % à 40 %, voire 67% des mots anglais viennent du français. Et les exemples sont légion : butler vient de bouteiller, foreign, de forain, people, de peuple, etc.

Pour Florent Moncomble, « derrière ce rejet des anglicismes se cache la crainte d’un changement de civilisation, de mode de vie, de vision du monde ». Une crainte partagée par la lectrice qui nous a interpellés. « Sauf qu’on a tendance à oublier que le Royaume uni a été le berceau du syndicalisme, du droit de grève et d’autres avancées sociales, souligne le linguiste. Selon moi, la langue anglaise n’interdit pas une réflexion sociale et n’est pas synonyme de capitalisme ou de libéralisme échevelé. »

Selon la dernière synthèse de L’Observatoire de la francophonie (2018), le français était, dans le monde, la 5e langue la plus parlée, la seconde langue étrangère la plus apprise, la 4e langue sur Internet. Comment dit-on « Cocorico » en anglais ?

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