Bordeaux : « La justice ne peut pas traiter seule » les violences faites aux femmes alerte la procureure

JUSTICE Alors que la juridiction du tribunal judiciaire de Bordeaux a été marquée par deux féminicides et une hausse des violences conjugales en 2021, la procureure de la République estime qu’il n’y a pas de défaillance de la chaîne pénale

Mickaël Bosredon
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Frédérique Porterie, procureure de la République à Bordeaux
Frédérique Porterie, procureure de la République à Bordeaux — Mickaël Bosredon/20Minutes
  • La procureure de la République de Bordeaux note un durcissement de la délinquance bordelaise, avec une montée des faits de violence.
  • L’année 2021 a surtout été marquée par deux féminicides, à Mérignac et Bordeaux, et une explosion des violences conjugales.
  • Alors qu’elle a été mise en cause dans certaines de ces affaires, « ce n’est pas la justice qui est responsable de ce phénomène » martèle la magistrate.

Un « durcissement de la délinquance bordelaise », pointe la procureure de la République de  Bordeaux, Frédérique Porterie. La présentation ce jeudi du bilan judiciaire de l’année 2021 de la cour d’appel de Bordeaux par la procureure et le président du tribunal Eric Ruelle, montre avec fracas que le « dynamisme », « l’attractivité » du territoire, amènent la métropole bordelaise à « rejoindre petit à petit la typologie des autres [grandes] villes de France en matière pénale » analyse la magistrate.

Ainsi, le nombre de plaintes sur la juridiction a augmenté de 18,3 % en 2021, celui des affaires traitées de 13,6 %. Les  comparutions immédiates sont en « très forte hausse ». Sur le front des stupéfiants, « le cannabis reste un produit phare de la région ». Mais ce sont surtout les violences intrafamiliales et particulièrement les violences faites aux femmes, avec notamment deux féminicides, qui ont marqué l’année 2021. « Avec 1.954 plaintes pour violence intrafamiliale, l’année 2020 était déjà une année importante en la matière, malheureusement nous sommes passés à 3.000 plaintes en 2021 » déplore Frédérique Porterie.

« Les hommes violents ne sont pas violents parce que la justice ne s’en serait pas occupés »

Dans ces violences intrafamiliales, les comparutions immédiates en matière de violence conjugale ont bondi de 78 % en 2021. La preuve que « la politique répressive est là, démontre la procureure de la République, et pour autant, cela n’arrête ni les maris violents, ni les conjoints frustrés. » En clair : Ce n’est pas la justice, parfois pointée du doigt dans le traitement en amont des mis en cause, « qui est responsable de ce phénomène. » « Les hommes violents ne sont pas violents parce que la justice ne s’en serait pas occupés, ou ne les aurait pas sanctionnés avant, or, c’est un peu cela qu’on lit, de plus en plus. Où est notre responsabilité ? »

Les deux féminicides commis en 2021, celui contre Chahinez Daoud, brûlée vive en pleine rue à Mérignac le 4 mai, puis celui  contre Sandra, 31 ans retrouvée poignardée dans le quartier Saint-Augustin à Bordeaux le 2 juillet, « nous ont marqués, impactés » assure Frédérique Porterie. « On s’interroge, on analyse tout cela, on a regardé ce qui avait été bien fait, moins bien fait… » Sur le  dernier féminicide commis dans le quartier Saint-Augustin, « personne n’a vu que cet homme-là était sur le point de tuer son ex-compagne, alors que deux jours avant il passait chez le juge, qui lui donnait interdiction d’entrer en contact avec elle », explique la procureure.

Lors de sa garde à vue, on apprenait que le suspect, l’ex-compagnon de la victime, âgé de 36 ans, devait comparaître le mois de novembre suivant pour « envois réitérés de messages malveillants entre le 3 janvier et le 17 juin 2021 » à l’encontre de son ex-compagne. Six condamnations figuraient à son casier (infractions à la législation sur les stupéfiants et infractions routières), mais il n’avait jamais été « condamné pour des faits de violences », précisait à l’époque le parquet. « Personne n’a vu la dangerosité de cet homme, qui n’avait jamais été condamné pour violence, et qui ne l’avait jamais appelée pour la menacer de la tuer » ajoute aujourd’hui la procureure.

« Pas convaincue » par la création d’un parquet national dédié aux violences faites aux femmes

« Le focus, désormais, est mis sur les enquêtes de police, le traitement par le parquet, les condamnations par les juges, poursuit la magistrate, mais en amont il y a quand même toute une éducation à faire, et cela démarre dès tout-petit, à la maison puis à l’école. C’est un phénomène global, qui montre un problème sociétal, que la justice ne peut pas traiter toute seule. »

Sur la question de la création d’un parquet national dédié aux violences faites aux femmes, sur le modèle de celui créé en Espagne en 2003, Frédérique Porterie estime que « chaque pays a son histoire » et que malgré l’existence de cet outil, « il y a eu une augmentation des féminicides en Espagne l’année dernière. » « Je ne suis pas convaincue qu’un procureur national des violences faites aux femmes résoudrait le problème » analyse la procureure, qui pense qu’il faut surtout « des moyens » à la justice française.